Le vol du Louvre dans une Europe post-héroïque
VoxeuropDans le deuxième épisode de « Backdropping Current Affairs », Carl Henrik Fredriksson est étonné par des images récemment diffusées du cambriolage du Louvre. Mais d'autres scènes du Louvre s'avèrent plus révélatrices : des Horatii de David aux déambulations des ’68ers de Bertolucci, les idéaux se dissolvent dans l'ironie. L'ambiance post-héroïque est-elle toujours la nôtre – ou l'histoire demande-t-elle à nouveau des serments ?
La semaine dernière, trois mois après le spectaculaire cambriolage de bijoux au Musée du Louvre, des images saisissantes de vidéosurveillance ont été diffusées dans le programme d’enquête Complément d’Enquête sur France Télévisions. Le court extrait montre deux voleurs entrant dans la Galerie d’Apollon du musée avec une aisance nonchalante et, sous le regard du personnel, repartant à nouveau avec les joyaux de la couronne nationale.
Le cambriolage a déjà suscité une série de références aux classiques du genre : Entrapment, Lupin, et surtout Ocean’s Eleven (et Twelve). Pourtant, il existe une scène fictive du Louvre qui est bien plus intéressante — une qui évite le piège de la romantisation du crime, malgré son atmosphère romantique. Je pense à Theo, Isabelle et Matthew courant à travers le musée dans The Dreamers de Bernardo Bertolucci, de 2003.
Les trois jeunes, à la fois naïfs et désillusionnés, de 68 ans, tentent de battre le record établi par leurs prédécesseurs cinématographiques dans Bande à part de Jean-Luc Godard (1964). Glissant sur les sols en bois poli, comme dans le classique de la Nouvelle Vague en noir et blanc, ils dépassent Jacques-Louis David’s Le Serment des Horaces (1784). Comme dans le film de Godard, le contraste est saisissant. Sur la toile monumentale de David, trois frères prêtent serment de mettre fin à la guerre entre Rome et Alba Longa en défendant Rome jusqu’à la mort — une vision de vertu qui est aussi, à première vue, paradoxale : faire la guerre pour mettre fin à la guerre.
Ce nihilisme intransigeant et principiel est typique du jeune David, qui plus tard, lors de la Révolution française, devient un dictateur à part entière de l’art ; un "terroriste", comme Jason Farago l’a récemment décrit dans le New York Times.
Les jeunes recordmen de Bertolucci sont à l’opposé total d’une telle foi en la vertu héroïque.
Des décennies plus tard, ce nihilisme détaché est-il encore la tendance dominante chez les jeunes dans la vingtaine, chez la génération Z ? Ou y a-t-il, encore une fois, des Horaces à découvrir ? En Ukraine, certainement. Mais dans une UE post-héroïque ?
En fin de compte, Theo, Isabelle et Matthew réussissent. Ils battent le record de manière confortable, en enregistrant 9 minutes et 28 secondes.
Le vrai cambriolage du Louvre aurait duré environ huit minutes au total, les voleurs ayant passé moins de quatre minutes à l’intérieur du musée.
Parfois, cependant, il ne s’agit pas seulement d’un record. Ou de plus de 88 millions d’euros de butin.