Critique de Hamnet : Comment Chloé Zhao transforme la tragédie de Shakespeare en une méditation sur le deuil

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Critique de Hamnet : Comment Chloé Zhao transforme la tragédie de Shakespeare en une méditation sur le deuil

Rien ne transcende les frontières de la vie autant que l'art. La réalisatrice primée aux Oscars et détentrice de records, Chloé Zhao, le comprend bien. Après son drame primé en 2020, Nomadland, la cinéaste asiatique est revenue avec une nouvelle adaptation du roman de Maggie O'Farrell, Hamnet, publié en 2020. Zhao a collaboré avec O'Farrell sur le scénario, livrant une version à la fois fidèle et dévastatrice—une réimagination cinématographique des origines de Hamlet de William Shakespeare.

Rien ne transcende aussi bien les frontières de la vie que l'art. Réalisatrice oscarisée et détentrice de records Chloé Zhao comprend cela parfaitement. Après son drame primé en 2020 Nomadland, la cinéaste asiatique revient avec une nouvelle adaptation du roman Maggie O'Farrell de 2020, Hamnet. Zhao a collaboré avec O'Farrell sur le scénario, livrant une version à la fois fidèle et dévastatrice—une réimagination cinématographique des origines de William Shakespeare et de son Hamlet.

Hamnet déplace le regard sur Agnes (Jessie Buckley), l'épouse de William Shakespeare, dont la vie intérieure s'avère aussi extraordinaire que celle de son mari. Sans l'aura monumentale entourant son personnage, Shakespeare (Paul Mescal) est présenté comme un dramaturge en devenir et un père en deuil dont la perte de son fils, Hamnet, inspire son œuvre. À travers cette représentation, Zhao recontextualise le récit d'une héritage littéraire à une expérience intime et viscérale du deuil.

Produite par Steven Spielberg (Amblin Entertainment) et Sam Mendes (Neal Street Productions), entre autres, Hamnet a été présenté en première au 52e Festival du film de Telluride le 29 août 2025. Le film a impressionné critiques et spectateurs et est en tête des favoris cette saison des prix, ayant reçu huit nominations pour la 98e Oscars.

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De roman à film : l’adaptation de Hamnet par Chloé Zhao

En prolongement naturel du travail d'O'Farrell, Chloé Zhao emmène le spectateur à Stratford-upon-Avon au XVIe siècle, la ville natale de William Shakespeare. En recherchant son roman, O'Farrell a collaboré avec le Shakespeare Birthplace Trust pour reconstituer la vie d’Anne Hathaway à partir des rares preuves historiques disponibles. En la nommant Agnes, l’auteure insuffle une nouvelle vie à une figure longtemps confinée aux marges de l’histoire.

Zhao conserve et approfondit cette perspective. Imprégnée d’un regard féminin, l’histoire refuse de présenter Agnes uniquement comme « l’épouse du grand dramaturge ». Au contraire, elle est dépeinte comme une personnage complexe, commandante, et presque mystique. Plutôt que de la reléguer à un rôle secondaire, l’histoire met en avant sa force, son individualité sans compromis, et sa vulnérabilité. Zhao capture ses gestes et expressions, la plaçant constamment au centre de l’écran, permettant à cette signification d’émerger. Agnes est résiliente et sans honte, jamais confinée à l’espace domestique comme symbole de limitation. Au contraire, le cadrage lui confère une présence affirmée et renforce son agency.

En revanche, le nom de Shakespeare n’est jamais prononcé dans le roman d'O'Farrell. Au lieu de cela, il est défini par ses rôles familiaux de mari, père et fils, qui le situent dans le monde humain. Hamnet traduit ce choix narratif en un langage visuel qui traverse presque chaque plan.

Jessie Buckley joue Agnes dans HAMNET de Chloé Zhao, une sortie de Focus Features. Crédit : Courtesy of Focus Features / © 2025 FOCUS FEATURES LLC
Jessie Buckley joue Agnes dans HAMNET de Chloé Zhao, une sortie de Focus Features. Crédit : Courtesy of Focus Features / © 2025 FOCUS FEATURES LLC

Hamnet a reçu des critiques mitigées. Certains critiques pensent qu’il pourrait devenir un classique culte du cinéma contemporain, tandis que d’autres estiment qu’il paraît artificiel et émotionnellement manipulateur. « Créer quelque chose conçu pour vous faire pleurer ne prouve pas un savoir-faire cinématographique », écrivait The Independent le critique Patrick Sproull dans une critique récente. Selon Sproull, Zhao a atténué l’artisanat montré dans sa première production, en façonnant un film destiné à plaire à un large public, où le jeu d’acteur devient excessivement explicite et histrionique. En cherchant à susciter une réaction profondément émotive chez le spectateur, le film risque de glisser vers le voyeurisme. Cependant, puisque Hamnet résulte d’un partenariat créatif entre Zhao et O'Farrell, la théâtralité du film semble être un choix stylistique délibéré, comme s’ils voulaient que tout le film ressemble à une pièce de théâtre.

Nature et symbolisme dans Hamnet

Le film s’ouvre sur une prise de vue aérienne d’Agnes allongée parmi les racines noueuses d’un arbre. Elle semble suspendue dans la forêt comme si un faucon l’avait attrapée en plein vol. Les feuilles bruissent et les brindilles craquent, semblant lui parler, conférant à l’environnement naturel une présence mystérieuse et presque sentiente. Dès le début, la nature apparaît comme un ventre, une entité vivante avec un cœur battant et des veines pulsatantes. Agnes a une réputation ; on murmure qu’elle est la fille d’une sorcière des bois qui lui aurait conféré des pouvoirs mystérieux et une aura troublante. Après la mort de sa mère, une famille paysanne a élevé Agnes et son frère Bartholomew (Joe Alwyn), mais ils la considéraient toujours comme une étrangère.

Elle rencontre William dans un lieu qui ressemble à un Eden intemporel. Ils courent à travers les arbres, riant et essoufflés, libres d’être eux-mêmes. Protégés par la forêt, leur amour reste intact malgré le désapprobation de leurs familles. William est un professeur de latin en difficulté et le fils d’un gantier doté d’un don pour l’écriture. Elle est une sorcière capable de voir dans l’âme d’une personne d’un simple toucher.

Bien que Hamnet évite la rigidité d’un film historique, les costumes jouent néanmoins un rôle clé grâce à Malgosia Turzanska, la costumière nominée aux Oscars. William porte principalement du bleu, et Agnes porte du rouge, créant un contraste saisissant entre civilisation et nature. Zhao encadre ces comme masculin et féminin, respectivement.

Au fur et à mesure que l’histoire se déploie, les costumes des personnages les aident à incarner leurs rôles et à suggérer leur évolution émotionnelle. Les robes d’Agnes deviennent usées et presque rapiécées, et les vêtements de son mari portent des coupures visibles. C’est comme si le deuil et la douleur qu’ils portent devenaient peu à peu visibles.

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La mort de Hamnet et la tragédie derrière Hamlet de Shakespeare

Le couple accueille leur premier enfant, Susanna (Bodhi Rae Breathnach). Tout comme sa défunte mère l’avait suggéré dans un rêve énigmatique, Agnes donne naissance à sa fille dans la forêt. Plus tard, elle donne naissance à des jumeaux, Judith (Olivia Lynes) et Hamnet (Jacobi Jupe). Judith est beaucoup plus faible que Hamnet. William déménage à Londres pour développer l’affaire de son père et poursuivre une carrière théâtrale. La vie de la famille change à jamais lorsque Hamnet meurt lors d’une épidémie de peste.

Jacobi Jupe joue Hamnet dans HAMNET de Chloé Zhao, une sortie de Focus Features. Crédit : Courtesy of Focus Features / © 2025 FOCUS FEATURES LLC
Jacobi Jupe joue Hamnet dans HAMNET de Chloé Zhao, une sortie de Focus Features. Crédit : Courtesy of Focus Features / © 2025 FOCUS FEATURES LLC

Agnes lutte pour garder son fils en vie en utilisant les remèdes naturels qu’elle connaît depuis toujours. Elle sent la terre se déchirer sous ses pieds lorsque Hamnet tombe immobile dans ses bras, succombant enfin aux lois de la nature. Dans un moment inoubliable et improvisé, Jessie Buckley livre une performance déchirante, criant de façon à la fois ancestrale et insupportablement réelle. La longue prise en gros plan reste sur son visage alors que le cri s’éteint dans le silence, amplifiant le deuil d’Agnes et immergeant le spectateur dans l’intensité écrasante de sa douleur. Lorsqu’on est confronté à la perte d’un être cher, on reste douloureusement vide et creux. Zhao plonge tête la première dans ce deuil brut et chaotique, cherchant à lui donner un sens.

Deuil et pouvoir curatif de l’art dans Hamnet

Il a, voit Agnes, fait ce que tout père souhaiterait faire, échanger la souffrance de son enfant contre la sienne, prendre sa place, se sacrifier pour que le garçon vive. Elle dira tout cela à son mari, plus tard, après la fin de la pièce, après que le silence final est tombé, après que les morts ont pris leur place dans la file des acteurs au bord de la scène.

Maggie O'Farrell, Hamnet

Après la tragédie, les deux vivent des vies parallèles, chacun affrontant le deuil à sa manière. Autrefois fière et féroce, Agnes vacille dans l’existence, incapable d’avancer. William, quant à lui, se jette dans son art, cherchant son fils dans le public comme s’il pouvait être là, juste hors de portée. Le film atteint son apogée lorsque Agnes assiste en secret à la première représentation de Hamlet au Théâtre Globe. Au début, entendre le nom de son fils ressemble à une trahison. Pourtant, elle finit par le voir comme un hommage à la vie brève mais significative de Hamnet et à la puissance transformative, curative et cathartique de l’art.

La pièce de théâtre se déploie finalement comme une expérience collective. Le frère aîné de Jacobi, Noah Jupe, joue Hamlet, qui est submergé par l’émotion et titube jusqu’au bord de la scène après avoir été empoisonné. Agnes tend la main vers lui, et tout le public, même ceux dans les balcons supérieurs, suit peu à peu le mouvement. Lorsque l’art dépeint la vie avec intensité, la frontière entre réalité et fiction s’estompe. Ce moment final déclenche une étincelle presque magique, transcendant la vie et offrant à Agnes une dernière occasion de dire adieu à son fils.

Noah Jupe joue Hamlet, Jessie Buckley joue Agnes et Joe Alwyn joue Bartholomew dans HAMNET de Chloé Zhao, une sortie de Focus Features. Crédit : Courtesy of Focus Features / © 2025 FOCUS FEATURES LLC
Noah Jupe joue Hamlet, Jessie Buckley joue Agnes, et Joe Alwyn joue Bartholomew dans HAMNET de Chloé Zhao, une sortie de Focus Features. Crédit : Courtesy of Focus Features / © 2025 FOCUS FEATURES LLC

Le film raconte à nouveau le mythe d’Orphée et Eurydice, dans lequel un seul regard transmet à la fois un amour profond et une séparation inévitable. Cependant, alors que la réplique "Regarde-moi" est répétée par les personnages, ils subvertissent le destin de cette tragédie, révélant que la perte ne doit pas être définitive et que l’art offre un moyen de faire face au deuil qu’il laisse derrière lui.

La direction de Zhao ajoute une autre couche à la structure méta-narrative du roman. Elle envisage comment l’art peut transformer le deuil, préserver la mémoire, et offrir un espace pour réimaginer la vie. Ce concept apparaît aussi dans Sentimental Value de Joachim Trier, où le protagoniste, un cinéaste, se reconnecte avec sa fille éloignée à travers son dernier film. En luttant contre l’amour, la perte et la douleur non dite, il écrit un scénario qui sert de dialogue qu’il n’a pas le courage d’avoir dans la vie réelle. Ironiquement, les deux films sont en lice pour les prochains Oscars. Bien qu’ils diffèrent par leur style et leur contexte, tous deux mettent en lumière une fascination cinématographique plus large pour la façon dont la narration navigue dans la mémoire et la connexion humaine. Cependant, dans une critique pour Roger Ebert, la critique Christy Lemire a argumenté que Hamnet perd de son impact lorsqu’on le compare côte à côte, en raison de son jeu d’acteur exagéré et de son ton didactique. Elle préfère la subtilité et les éléments implicites qui dominent le film de Trier.

Jessie Buckley et Paul Mescal dans Hamnet de Chloé Zhao

Avec un talent et une émotion sans faille, le casting de Hamnet donne vie à une histoire qui, malgré sa nature largement fictive et située il y a des siècles, semble profondément universelle. L’histoire touche à toutes les cordes, notamment celles les plus douloureuses. Malgré son jeune âge, la performance de Jacobi révèle une maturité émotionnelle remarquable. Lorsqu’il quitte la scène et s’enfonce dans la forêt, il entre à nouveau dans le vide sombre et cavernique qui hante le film depuis ses premières scènes. Cette image évoque une Mère Nature capable de donner et de reprendre la vie, inspirant à la fois terreur et réconfort en période de deuil. La présence de Hamnet y persiste, suspendue parmi les arbres en fleurs du printemps.

Buckley avait déjà prouvé son talent lors de performances précédentes. Pourtant, elle a encore surpris en puisant dans quelque chose d’archaïque en elle pour incarner Agnes. Selon Buckley, jouer ce rôle a été la performance de sa vie. « Je me suis dit, ‘C’est la femme que je cherchais’ », explique-t-elle dans les notes de production. « Elle est libérée, libre, profondément curieuse, comme un genre de whisky de seigle, espiègle, affamée, âme belle d’une femme. Je l’adore. »

À l’écran, Agnes apparaît comme une fille de la forêt. À travers l’art de Buckley, elle semble être une extension du monde naturel qui l’entoure. Ses mouvements sont organiques et instinctifs, et sa quiétude porte la même intensité. La présence physique magnétique de Buckley ancre le personnage, communiquant sa force et sa défiance. À l’inverse, Paul Mescal a abordé son rôle en réfléchissant au passé psychologique qui aurait pu inspirer Shakespeare pour écrire Hamlet. Sa performance est introspective et réservée, avec peu de débordements visibles. Cette subtilité invite le spectateur à s’engager dans la lutte intérieure du personnage. Leurs styles contrastés mais complémentaires créent un dialogue cinématographique qui renforce la tension au cœur du film.

Paul Mescal joue William Shakespeare dans HAMNET de Chloé Zhao, une sortie de Focus Features. Crédit : Courtesy of Focus Features / © 2025 FOCUS FEATURES LLC
Paul Mescal joue William Shakespeare dans HAMNET de Chloé Zhao, une sortie de Focus Features. Crédit : Courtesy of Focus Features / © 2025 FOCUS FEATURES LLC

Durant le tournage de 46 jours au Royaume-Uni, le casting a développé un lien familial, ce qui a contribué à l’authenticité de leur performance finale. Pour célébrer, ils ont dansé ensemble sur « We Found Love » de Rihanna le dernier jour de tournage. Une vidéo de la danse est devenue virale.

La fabrication de Hamnet : cinématographie, bande sonore et production

La collaboration de Zhao avec le cinéaste polonais Łukasz Żal a façonné l’identité visuelle du film. Chaque élément du film est conçu avec symétrie et élégance. Le film imagine le monde comme une scène globale où les personnages peuvent entrer et sortir de façon inattendue, sous le regard vigilant de la mort. La lumière de Żal est simple mais évocatrice. Il contraste les scènes forestières d’Agnes, baignées de lumière naturelle, avec des intérieurs éclairés à la bougie reflétant le sentiment d’étouffement écrasant de William. Pour cela, ils ont opté pour le tournage numérique afin d’obtenir des couleurs plus vives et d’amplifier l’intensité visuelle du film.

Jessie Buckley joue Agnes et Paul Mescal William Shakespeare dans HAMNET de Chloé Zhao, une sortie de Focus Features. Crédit : Agata Grzybowska / © 2025 FOCUS FEATURES LLC
Jessie Buckley joue Agnes et Paul Mescal William Shakespeare dans HAMNET de Chloé Zhao, une sortie de Focus Features. Crédit : Agata Grzybowska / © 2025 FOCUS FEATURES LLC

De plus, la réalisatrice a collaboré avec le compositeur nominé aux Oscars Max Richter pour créer la bande sonore envoûtante de Hamnet. S’inspirant de l’époque élisabéthaine, Richter a composé une série de pièces qu’il a appelées « Études de couleur ». Ces compositions musicales accompagnent l’histoire, soulignant son cycle de vie et de mort. Zhao a joué la bande sonore sur le plateau pour instaurer l’ambiance et aider les acteurs à puiser dans la texture émotionnelle de leurs performances. La bande sonore utilise principalement des instruments orchestraux et des voix pour évoquer des sentiments profonds, ineffables, souvent impossibles à exprimer en mots. La célèbre pièce de Richter « Sur la nature de la lumière du jour » est présente dans les moments de clôture du film. Avec son crescendo discret mais qui s’intensifie, la musique transforme le deuil d’Agnes en libération alors qu’elle laisse échapper un rire amer et douloureux.

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Réception, prix et critique du film de Zhao

Hamnet a reçu six nominations aux 83e Golden Globe, remportant Meilleur film – Drame et Meilleure actrice dans un film – Drame pour Jessie Buckley. Aux 79e British Academy Film Awards, le film a gagné le BAFTA du meilleur film britannique, et Buckley a été élue Meilleure actrice dans un rôle principal. Avec huit nominations, dont Meilleur film, Meilleur réalisateur, Meilleur scénario adapté et Meilleure actrice, la 98e cérémonie des Oscars approche à grands pas, et les attentes sont élevées.

Lorsque la vie semble confinée, l’art est l’outil parfait pour supporter le passage du temps. Les visuels, performances et la conception du film s’unissent pour créer une sensation de réalisme magique. L’adaptation de Zhao transporte le spectateur dans un autre monde, l’accompagnant dans un voyage intime où la douleur rencontre la beauté et où la vie croise la mort.

L’art transforme la perte privée en mémoire partagée. Les dernières paroles d’Hamlet, « Le reste est silence », résonnent comme une supplique hantée ou une malédiction. Alors que le public des deux côtés de l’écran tend désespérément la main vers lui, ils partagent un deuil commun et franchissent la frontière fragile entre présence et absence.