Vies liées au travail : à l'intérieur du système de la kafala
Green European JournalÀ travers le Moyen-Orient, des millions de travailleurs migrants soutiennent des économies entières tout en restant légalement dépendants de leurs employeurs grâce au système de kafala.
À travers le Moyen-Orient, la migration de travail est une réalité démographique déterminante. On estime à 24 millions le nombre de travailleurs migrants employés dans la région. La majorité d'entre eux vivent dans les États du Golfe, dont environ 11 millions en Arabie Saoudite, 9 millions aux Émirats Arabes Unis, et 2 millions au Qatar, formant l’épine dorsale de plusieurs économies. Ces travailleurs soutiennent des secteurs essentiels allant de la construction et la logistique à la santé, la vente au détail, la sécurité, l’agriculture et le travail domestique. Dans certains de ces pays, les travailleurs migrants dépassent largement la population locale. Par exemple, aux Émirats Arabes Unis, près de neuf résidents sur dix sont des travailleurs migrants.
Malgré les variations entre les États, la dépendance à la main-d'œuvre migrante est structurelle et répandue. Pourtant, cette centralité démographique et économique ne se traduit pas par une inclusion sociale ou légale. Au contraire, les migrants travailleurs restent structurellement temporaires, exclus de la citoyenneté, et dépendants de leurs employeurs pour leur statut légal. Le système de parrainage kafala, employé principalement dans les pays du Conseil de Coopération du Golfe et dans les pays du Levant (Jordanie et Liban), est au cœur de ce paradoxe, transformant une majorité numérique en une force de travail légalement et politiquement marginalisée.
Comment fonctionne kafala ?
Le système kafala, initialement conçu pour attirer des travailleurs non permanents, est un régime de migration de travail temporaire qui lie le statut de résidence d’un migrant à un employeur.
Il établit une relation tripartite entre le travailleur, le sponsor et l’État – une relation dans laquelle l’autorité sur l’existence légale des migrants est déléguée à des acteurs privés. La dépendance qu’il crée est intégrée non seulement dans la structure juridique elle-même, mais aussi dans les coutumes et pratiques. Le droit d’un travailleur à rester dans un pays, à changer d’emploi ou à partir est souvent soumis au consentement du sponsor. Bien que certaines réformes aient été introduites, les problèmes sous-jacents persistent : la mobilité est restreinte, et les risques de contester des conditions abusives sont toujours présents.
Cette dynamique déséquilibrée entraîne des conséquences systémiques. Étant donné que le statut de résidence est lié à l’emploi, quitter un employeur abusif pourrait signifier perdre son statut légal. Pour les travailleurs domestiques migrants, la situation est particulièrement critique. Souvent exclus des protections du droit du travail et classés comme « serviteurs » plutôt que comme employés, ils occupent une zone grise juridique où les garanties de salaire minimum, les limites d’heures de travail, et les mécanismes de recours ne s’appliquent souvent pas.
L’ordre social du kafala
Les travailleurs migrants ne sont pas traités comme un groupe homogène dans le système kafala, qui fonctionne à travers des hiérarchies de nationalité, de race, de classe et de genre qui façonnent l’accès aux droits, à la mobilité et à la protection.
Au sommet de cette hiérarchie se trouvent les expatriés, souvent originaires de pays de l’OCDE et employés dans des secteurs tels que la finance, l’éducation et la gestion d’entreprise. Bien qu’ils soient soumis à des exigences de parrainage, ils bénéficient généralement de salaires plus élevés, d’une plus grande mobilité et d’un soutien institutionnel plus fort. La couche intermédiaire comprend des travailleurs professionnels et semi-qualifiés issus de pays comme les Philippines et l’Inde, ainsi que d’autres pays du monde arabe, travaillant dans des secteurs tels que la santé, la vente au détail et la technologie.
En bas de l’échelle se trouvent des travailleurs migrants à faible salaire d’Asie et d’Afrique, concentrés dans la construction et le secteur du travail domestique, où les protections sont les plus faibles et la vulnérabilité à l’exploitation la plus grande. Ces divisions sont également genrées : les hommes sont surreprésentés dans la construction, tandis que les femmes constituent la majorité des travailleurs domestiques, souvent dans des conditions très isolées.
Pour les travailleurs domestiques, le contrôle dépasse souvent les salaires et les horaires, avec des arrangements en résidence qui brouillent fréquemment la frontière entre travail et vie privée. Cela peut signifier de longues heures, une disponibilité constante, une vie privée limitée, et une dépendance envers les employeurs pour obtenir la permission de quitter la maison ou de maintenir des liens sociaux. Les salaires et les tâches sont également souvent structurés par des suppositions racialisées liées à la nationalité, reproduisant des hiérarchies au sein même du ménage.
Alors que le statut juridique de toutes les catégories reste lié au parrainage, leur capacité à naviguer dans cette dépendance varie considérablement, reflétant des inégalités plus larges.

Majorité sans membership
Les périodes de crise exposent l’absence structurelle de protection sociale complète pour les travailleurs migrants. Les inégalités existantes ont tendance à s’aggraver avec la montée des discours anti-migrants, la discrimination et les violations des droits humains, tandis que les protections de l’État sont souvent priorisées pour les citoyens.
La guerre israélo-américaine avec l’Iran a attiré une attention renouvelée sur ces vulnérabilités. Les organisations de défense des droits humains ont exprimé des préoccupations concernant les travailleurs dont le statut légal reste lié à leurs employeurs, limitant leur capacité à répondre de manière indépendante à la détérioration rapide des conditions. Au Liban, par exemple, des travailleurs domestiques ont été confinés ou abandonnés par leurs employeurs, parfois sans accès à leurs documents d’identité, et avec peu de moyens pour obtenir une évacuation, un hébergement ou une assistance. Au Qatar, les livreurs ont été exclus des refuges. De plus, dans tout le Golfe, les travailleurs migrants à faible revenu font souvent face à des barrières supplémentaires à l’évacuation, notamment des contraintes financières et des obligations de soutenir leur famille à l’étranger.
Certains employeurs ont fourni des salaires continus ou une assistance pour le retour, mais ces cas restent limités. Plus largement, les crises révèlent à quelle vitesse la dépendance juridique peut se transformer en précarité : sous kafala, la capacité d’un travailleur à se déplacer et à accéder à la protection reste conditionnée par une relation privée.