Les hommes ne démontent pas la maison des hommes. Ils ne font même pas rire le public.

Kapitál
Les hommes ne démontent pas la maison des hommes. Ils ne font même pas rire le public.

À quoi ressemblerait un monde dirigé par des femmes ? Le film et la réalité révèlent les conséquences possibles pour l'égalité et les stéréotypes, mais de véritables changements nécessitent une discussion plus approfondie sur le pouvoir et la justice.

Une des mèmes féministes dit que les hommes devraient être heureux que les femmes ne veuillent que l’égalité, et non la vengeance pour tous ces siècles de patriarcat. Car si cette vengeance ressemblait à celle du film Ladies First (Netflix), il n’est pas étonnant que les hommes ne laissent les femmes prendre le gouvernail qu’avec des dents serrées.

Damien (Sacha Baron Cohen) est une grande bête dans une agence de publicité et un gros porc dans ses relations avec les femmes. Il perçoit celles de moins de 26 ans comme des objets sexuels, celles plus âgées sont pour lui insignifiantes et invisibles. Lors d’un brainstorming, il coupe la parole à une collègue et s’approprie ses idées, il bouscule littéralement la femme de ménage et lui crie dessus qu’elle ne doit pas se dérober. 

Et puis arrive la dea ex machina : un accident, une blessure à la tête, et Damien se réveille dans un monde où ce sont les femmes qui dominent. Alexa devient Alexo, King’s Cross devient Queen’s Cross, ses collègues sexistes deviennent réceptionnistes et assistants, et la visite chez les parents ressemble à ceci : les hommes cuisinent et servent, tandis que les femmes regardent le football et pètent sur le canapé.

https://youtu.be/yeetI2DfbaE?si=4u0nsVx2T2ZDFon9

La désignation des inégalités glisse cependant à la surface et ne fonctionne pas non plus comme une grotesque. Acheter une push-up dans une boutique Victor’s Secret ou une scène de relooking avec épilation et cours de spinning est aussi drôle que lorsque Peter Marcin se déguisait en Madame Marie dans Uragán. Les jeux de mots en sueur comme « fatherfucker » ou « drama king » manquent seulement du rire en boîte à rire du public. Tout cela est couronné par une voix off agaçante qui promet aux spectateurs, comme à des enfants dans un conte, que tout finira bien.

La littéralité est parfois douloureuse. Il est difficile de croire qu’un monde où les femmes dominent verrait des hommes se frotter aux innocents dans les transports en commun. Que les femmes inventeraient une hiérarchie patriarcale semblable à celle de l’Église catholique, dirigée par une pape. Un univers alternatif plus intéressant a été esquissé par le film de Greta Gerwig Barbie, où, certes, ce sont aussi des femmes qui gouvernent, mais les hommes ne sont pas opprimés, ils se soutiennent, et Ken réalise qu’il est « juste Ken » seulement après avoir sauté dans le monde réel.

Un monde meilleur est possible, mais en inversant les rôles dans ce monde inégal, on n’y arrivera pas. Reni Eddo-Lodge écrit dans son livre Pourquoi je ne parle plus aux blancs de race que l’égalité ne signifie pas obtenir une part symbolique du pouvoir dans un système injuste. Audre Lorde nous a déjà avertis en 1979 que la maison des hommes ne pourra jamais être détruite avec leurs outils.

Les féministes girlboss des années 90 et 2000 nous conseillaient de nous appuyer dessus, de parler plus fort mais avec une voix plus profonde, de faire du multitâche au travail comme à la maison, et de gérer le ménage comme une entreprise (souvent en déléguant les tâches domestiques difficiles à des femmes plus pauvres et dans de moins bonnes conditions). Il n’est pas étonnant que l’absence d’une vision plus significative que des carrières corporatives inaccessibles dans le capitalisme tardif ait poussé de nombreuses femmes dans les bras du mouvement tradwife et les hommes dans les griffes de la manosphère.

Ladies first est une adaptation du film français I am not an easy man de 2018. Celui-ci joue aussi avec l’inversion des rôles traditionnels homme-femme, met en lumière les stéréotypes nuisibles et l’arbitraire des idéaux de beauté (le héros principal subit un shaming pour une poitrine non rasée, considéré comme « hygiénique », puis se rase la poitrine pour obtenir une fine ligne), mais évite les blagues faciles. Plus parlant que les sweat-shirts avec « HOT » écrit sur le derrière, une scène montre le héros, visiblement bouleversé, qui se sert une bière au bar, entouré de femmes prêtes à le piller, commentant de manière prédatrice son sourire provocant ou son absence de sourire.

https://youtu.be/2bFHdkzqSZA?si=XmQsPWijaQYWwW82

La version française, grâce à des relations interpersonnelles plus crédibles et une fin ouverte, est plus profonde. Elle comporte des scènes excellentes, comme celle de l’accouchement en position debout, où la femme ressemble davantage à une athlète de haut niveau qu’à une hystérique passive, dont l’accoucheur explique comment respirer. Dès que la femme accouche, cependant, elle retourne traditionnellement au travail, tandis que c’est l’homme qui reste s’occuper des enfants.

God forbid, que dans un univers alternatif, à la place d’un classement professionnel, il existe un revenu universel et que la prise en charge soit plus valorisée que la performance. Cette comédie sur Netflix ne propose pas ces solutions complexes, mais peut au moins ouvrir le débat à leur sujet.

Ce texte fait partie du projet PERSPECTIVES — une nouvelle marque pour un journalisme indépendant, constructif et multiperspectif. Le projet est financé par l’Union européenne. Les opinions et déclarations exprimées sont celles de l’auteur(e) et ne reflètent pas nécessairement celles de l’Union européenne ou de l’Agence exécutive pour l’éducation et la culture (EACEA). L’Union européenne ou l’EACEA déclinent toute responsabilité.