Tout doit disparaître. Constance Debré renonce non seulement à son nom.

Kapitál
Tout doit disparaître. Constance Debré renonce non seulement à son nom.

Vous savez déjà que nous pouvons vraiment être libres uniquement sans nom, comme le savaient déjà No Name. Et dans la lignée des frères Timkovci, l'écrivaine française Constance Debré se demande dans sa prose Jméno pourquoi cela.

Le fait que nous puissions être vraiment libres simplement sans nom, le sava déjà connu de No Name. Et en suivant la trace des frères Timkovci, l’écrivaine française Constance Debré dans sa prose Jméno se demande, pourquoi cela.

C’est une question qui sera bien connue des lecteurs et lectrices de sa précédente nouvelle Love Me Tender (qui sort en ce moment en traduction slovène par Ivana Dobrakovová). Déjà dans celle-ci, l’auteure explore ce dont on peut se passer dans la vie, ce qui la lie inutilement. Elle renonce à sa carrière juridique, à son mariage, à son appartement, à la sécurité sociale et financière, et finalement, bien que non par sa faute, elle perd aussi son rôle de mère. Dans le livre Jméno (orig. Nom), elle continue là où elle s’était arrêtée : elle vit toujours (surtout) dans des appartements étrangers, ne s’attache à personne ni à rien, change de maîtresses, nage, écrit. Et elle réfléchit à ce qui lui reste encore à atteindre pour une existence absolue, pour une liberté totale. Elle réalise qu’il y en a encore beaucoup, et dans le style des grandes ventes, elle adhère au slogan « everything must go » : famille, État, souvenirs, enfance, nom, tout cet héritage culturel et social auquel elle tente d’échapper depuis son enfance. Et cela inclut aussi la littérature.

C’est là que apparaît le premier paradoxe de sa réflexion. D’un côté, la littérature lui paraît une survivance bourgeoise, qui contribue à maintenir les structures de pouvoir, elle est dégoûtante, répugnante, élitiste, parfois elle ne peut même pas regarder un livre. De l’autre, la littérature est parfois la seule chose qui lui donne un sens, c’est grâce à elle qu’elle peut dire ce qu’elle considère encore comme important. Car, pour Constance Debré, il ne fait aucun doute qu’elle veut nous dire quelque chose. Le fait qu’elle renonce à tous les biens terrestres et rôles sociaux ne signifie pas que son personnage principal soit un Oblomov ou un Bartleby. Sa devise n’est pas le silencieux « I would prefer not to » de Bartleby, mais le insistant « I would prefer it my way ».

Malgré le fait que dans le livre elle affirme « No Name. No agenda. », ce n’est pas tout à fait vrai. Comme elle le reconnaît plus tard dans le texte, elle a non seulement un programme politique précis, mais aussi un appel moral clair. « Je ne fais plus de plaidoyer parce que j’ai quelque chose de plus important à faire, c’est-à-dire mes livres, c’est-à-dire expliquer ce qui se passe, c’est ce dont parlent mes livres, dans mes livres je ne me confie pas sur la façon dont je vis, dans mes livres j’explique ce qui se passe et comment il faut vivre. Les livres sont pour moi un moyen de lutter contre une vie misérable que j’ai connue et que je vois partout autour. Je considère qu’il est important que quelqu’un le dise aux gens. » En fin de compte, elle est l’opposé total des personnages littéraires résignés, c’est une activité cristalline, une idée incarnée dans la vie.

Cela m’amène aussi à la question de quel genre de livre je lis en réalité, dans quelle catégorie le classer. Il me semble inapproprié de l’appeler nouvelle, encore moins roman, car en plus de tout le reste, Debré se débarrasse presque complètement de l’intrigue. Oui, on apprend beaucoup sur ses parents, surtout sur son père, on voit le processus de sa déchéance, son départ, en quelque sorte, l’auteure fait ses adieux à lui. Mais si l’on pensait que la relation avec le père est la clé du livre, Debré nous réfute cette lecture : peu importe quels étaient mes parents, quelles relations nous avions, s’ils étaient toxicomanes ou non, peu importe, je chercherais toujours la plus grande liberté possible.

De quel genre s’agit-il alors ? D’une certaine manière, on pourrait dire que c’est un manifeste, mais un genre encore plus approprié me semble être celui de la prédication. Ce n’est pas un hasard si la protagoniste des deux livres, Love Me Tender et Jméno, est extrêmement disciplinée. Son discours a quelque chose de la ferveur modérée d’un prêtre ascétique, absolument convaincu de la pureté morale de sa vision du monde. Elle se tient en dehors de la société, mais pas en dehors du monde, pas en dehors de la vie. Elle prêche l’eau parce qu’elle boit de l’eau.

Son conseil sur « comment il faut vivre » est-il applicable à tout le monde ? Qui sait. Est-elle cohérente dans ses propos ? Je pense que non. A-t-elle écrit un autre livre formidable ? Sans aucun doute.

Constance Debré : Jméno (Tranzit, 2026). Traduction : Petra Zikmundová.

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