L'écologie pour un rythme anarchiste

Green European Journal
L'écologie pour un rythme anarchiste

Simon Guyomard et Édouard Jourdain se demandent ce que cela signifie d'habiter le monde sans le dominer.

De Élisée Reclus et Peter Kropotkin à Rachel Carson, Murray Bookchin et André Gorz : la tradition anarchiste comprend l’écologie non pas comme une conservation descendante, mais comme une pratique de cohabitation. Simon Guyomard et Édouard Jourdain retracent cette filiation méconnue jusqu’aux ZAD et à Rojava d’aujourd’hui, et s’interrogent sur ce que cela signifie d’habiter le monde sans le dominer.

Bien qu’un consensus se forme quant à la nécessité d’une approche écologique, l’écologie a été politiquement neutralisée et, dans de nombreux cas, appropriée par des visions du monde étatiques et commerciales. En conséquence, il est urgent de réexaminer les traditions critiques qui ont théorisé la relation entre la nature et la société, non pas comme une question de gestion ou d’expertise, mais comme une question fondamentalement politique.

Parmi ces traditions, la contribution unique de l’anarchisme est souvent négligée. Pourtant, c’était l’une des premières approches à réfléchir à l’émancipation humaine et à la préservation de l’environnement comme deux dimensions indissociables du même projet sociétal. Ce lien remonte aux toutes premières formulations de la pensée anarchiste au XIXe siècle.

L’anarchisme nous permet ainsi de penser l’écologie autrement : non pas comme une politique de conservation descendante, mais comme une pratique fondatrice de cohabitation, dans laquelle se jouent des questions de pouvoir, de modes d’habiter le monde et de légitimité de l’autorité.

Une écologie sans maîtres

Dès les premières étapes de la révolution industrielle en Europe, des critiques radicales ont été formulées sur les effets de la civilisation industrielle sur l’environnement et sur les êtres humains. Les socialistes utopiques comme Charles Fourier ont rapidement critiqué les ravages du capitalisme sur la nature. Les courants socialistes dominants, notamment le marxisme, ne se sont pas concentrés sur les enjeux écologiques.

C’est l’anarchisme qui a développé les premiers arguments réels reliant les conditions d’émancipation à la préservation de l’environnement. Bien que cette conception cruciale puisse se lire dans les œuvres des premiers penseurs anarchistes tels que Pierre-Joseph Proudhon et Mikhaïl Bakounine, les véritables fondations théoriques de la convergence entre anarchie et écologie ont été posées par deux géographes anarchistes vers la fin du XIXe siècle.

Élisée Reclus (1830–1905) était un géographe français exilé en tant que Communard. Il est l’auteur du monumental Nouvelle géographie universelle (1875–1894) (publié en anglais sous le nom de The Universal Geography) et de L’Homme et la Terre (1905–1908). La géographie et l’anarchisme de Reclus étaient intrinsèquement liés : comprendre les sociétés humaines, croyait-il, nécessitait une compréhension de leur place dans leur environnement naturel. Cela l’a conduit à développer le concept de mésologie, qui prenait en compte les contextes dans lesquels interagissent divers organismes.

L’anarchisme fut l’une des premières approches à penser l’émancipation humaine et la préservation de l’environnement comme deux dimensions indissociables du même projet sociétal.

Son œuvre majeure, L’Homme et la Terre, est considérée comme l’une des premières formulations de l’écologie politique avant la lettre. Reclus pouvait déjà percevoir les ravages de l’agriculture industrielle et du capitalisme sur l’équilibre environnemental. La qualité de vie humaine, écrivait-il, dépend de nos choix sociétaux concernant la terre : « L’homme véritablement civilisé, comprenant que ses propres intérêts sont liés à l’intérêt commun et à celui de la nature elle-même, agit de manière tout à fait différente. Il répare les dégâts causés par ses prédécesseurs, aide la terre plutôt que de l’attaquer brutalement, et travaille à embellir ainsi qu’à améliorer ses terres… Devenu à la fois « la conscience et la conscience de la terre », l’homme digne de cette mission assume donc une part de responsabilité pour l’harmonie et la beauté de la nature qui l’entoure. »1

Le concept de Reclus de la relation entre l’humain et l’environnement était ainsi indissociable d’un idéal de justice sociale. Conscient de la nature interconnectée des différentes formes de domination, il était également végétarien et féministe. Son influence fut plus tard redécouverte par les écologistes libertaires des années 1970, qui le considéraient comme leur précurseur.

Parallèlement, le prince russe devenu anarchiste Peter Kropotkin (1842–1921) développait une approche naturaliste de la théorie sociale. Comme Reclus, Kropotkin était géographe de formation et avait exploré la Sibérie. Il fut frappé par la coopération qu’il observait dans la nature. En 1902, il publia Aide mutuelle : un facteur de l’évolution, une œuvre de vulgarisation scientifique dans laquelle il s’opposait au darwinisme social de son époque. Kropotkin soulignait l’importance de la coopération et de l’entraide dans le monde animal et humain, la considérant comme une loi naturelle aussi fondamentale que les lois de la compétition.

Pour Kropotkin, la coopération spontanée dans la nature servait de fondement empirique à l’anarchisme : si l’entraide était un facteur de l’évolution, raisonnait-il, alors les structures sociales libertaires fondées sur l’association volontaire et l’entraide mutuelle n’étaient pas seulement morales, mais conformes à la nature humaine.

Kropotkin ne se contenta pas de transposer les lois naturelles à la société, il développa aussi une critique de la centralisation industrielle du XIXe siècle. Dans Champs, usines et ateliers (1899), il suggéra de décentraliser la production en combinant agriculture et industrie au niveau local, afin de réduire le gaspillage et l’aliénation résultant de l’industrie capitaliste à grande échelle. Anticipant les idées écologiques modernes, Kropotkin prônait une société composée d’un ensemble de communautés autonomes qui satisferaient leurs propres besoins de manière durable, en intégrant le travail agricole et manufacturier, et en revenant à des circuits courts locaux.

Ces deux penseurs figurent parmi les figures de proue d’une tradition qui, parmi les écoles socialistes du milieu du XIXe siècle, se distinguait par la façon dont elle intégrait l’écologie dans une perspective révolutionnaire.2 Ces anarchistes se concentraient principalement sur les interdépendances pratiques, ce qui les amenait à voir la nature non pas comme un trésor de ressources à exploiter, mais comme un ensemble d’habitats humains essentiels au fonctionnement des sociétés. Plutôt qu’une vision anthropocentrique de domination de la nature par la raison, ils prônaient une éthique de cohabitation, avec une politique enracinée dans les écosystèmes eux-mêmes.

Leur rejet radical de l’État, compris comme une structure hiérarchique de saisie, de standardisation et de séparation, allait de pair avec une critique précoce de la gestion moderne des terres, de la planification autoritaire et du gouvernement. Ils voyaient dans l’État un pouvoir rapace qui détruisait les formes organiques des sociétés humaines et leurs relations avec leur environnement. Cette approche politique de la terre les conduisit à imaginer des formes de fédéralisme écologique, où chaque communauté s’adapterait à ses propres conditions écologiques, contrairement à un universalisme administratif qui ignorait la diversité des environnements.

Un autre lien entre anarchistes et écologie politique réside dans leur rapport à la technologie. Plutôt qu’une fascination prométhéenne pour la mécanisation, les anarchistes adoptaient une attitude plus prudente, influencée par leur expérience directe de l’aliénation des travailleurs et de la dépossession des artisans. En dénonçant le productivisme effréné, ils se différenciaient des formes dominantes de socialisme qui, à divers degrés, confondaient libération humaine et augmentation indéfinie de la capacité à transformer le monde matériel.

L’anarchisme valorisait un mode de vie frugal, l’autonomie technologique et l’autosuffisance, détachés de l’obsession quantitative de la croissance. La relation entre l’anarchisme primitif et la science était aussi différente de l’instrumentalisation technocratique qui prévalait dans une certaine version du marxisme : plutôt que de s’appuyer sur un corps unique de connaissances fondamentales, ils privilégiaient une épistémologie vernaculaire, incluant le savoir-faire pratique et la compréhension sensorielle, rejetant la prétention de la science académique à un monopole cognitif.

La conception anarchiste de l’histoire différait donc fondamentalement du matérialisme historique linéaire, dans lequel le progrès des forces productives était la clé du développement historique. Les anarchistes rejetaient l’idée d’une flèche du temps menant inévitablement de l’ancien au moderne : pour eux, l’histoire était pleine de bifurcations, de retournements et de situations où l’ancien et le nouveau coexistaient. Ce refus de la temporalité téléologique ouvrait la voie à une conception écologique du temps, sensible aux cycles, rythmes et régénérations.

De la fin du XIXe siècle au début du XXe, des militants prônaient un changement de mode de vie éloigné du capitalisme industriel : retour à la terre, nudisme, alimentation saine, etc. Ce mouvement, appelé anarcho-naturalisme, gagna en popularité parmi les anarchistes individualistes durant la Belle Époque. En France, un groupe libertaire connu sous le nom de « les naturiens » se regroupa autour de publications telles que Le Naturien, dans lesquelles des théoriciens comme Henri Zisly et Georges Butaud prônaient « la désertion de l’industrialisme » et un retour radical à la nature sauvage. Rejetant les conventions bourgeoises, ils s’enthousiasmaient pour la vie en petites communautés rurales, le végétarisme et la nudité, et dénonçaient la ville moderne comme artificielle et corruptrice.

En Espagne, l’anarcho-naturalisme était au cœur du mouvement libertaire dans les années 1920 et 1930. Lors de la Confédération nationale du travail (« la CNT ») à Saragosse en 1936, juste avant la Révolution espagnole, les délégués discutèrent même du statut des communautés naturistes dans la société future. Conscients de la présence de nombreux végétariens et nudistes parmi les paysans anarchistes andalous, la CNT envisageait de leur permettre de vivre en dehors de l’industrialisation et de négocier des accords économiques spécifiques avec eux. Beaucoup de paysans anarchistes espagnols avaient une connaissance approfondie de leur environnement local, qu’ils cherchaient à préserver tout en améliorant la productivité communautaire, rejetant les méthodes brutales de l’agro-industrie capitaliste.3

Au Mexique, des libertaires comme Ricardo Flores Magón reliaient la lutte pour Tierra y Libertad (« Terre et Liberté », un slogan populaire et le titre de sa pièce de 1916) à la protection des terres indigènes communales contre l’exploitation capitaliste. En Argentine et au Brésil, des anarchistes participèrent également à des manifestations paysannes contre la déforestation excessive et la spoliation des terres par des entreprises étrangères.

Les anarchistes voyaient dans l’État un pouvoir rapace qui détruisait les formes organiques des sociétés humaines et leurs relations avec leur environnement.

L’écologie paysanne, vernaculaire et insurrectionnelle n’était pas une défense conservatrice instinctive des anciennes méthodes, mais plutôt une forme d’innovation politique où l’autogestion des terres, la mutualisation des ressources et la reconquête du savoir agricole faisaient partie d’une conceptualisation plus large du remodelage écologique du monde social. À mesure que les anarchistes prenaient conscience des ravages du capitalisme et de l’exode rural, la question écologique fut transplantée dans les structures mêmes des villes et des villages. Avec l’émergence de l’urbanisme, le rejet de la domination se liait à une réflexion sur les formes spatiales de liberté.

Du municipalisme aux ZAD

À partir des années 1950, les premiers signes d’une crise écologique commencèrent à apparaître : pollution chimique, urbanisation galopante, menace nucléaire, etc. Puis, en 1962, l’écrivaine américaine Rachel Carson publia Printemps silencieux, un best-seller dénonçant la destruction causée par les pesticides sur la nature. La même année, Murray Bookchin, militant anarchiste américain, publia anonymement Notre environnement synthétique, qui attira moins l’attention, mais proposa une critique radicale de la pollution industrielle et du productivisme capitaliste. Ancien ouvrier devenu enseignant, Bookchin fut l’un des tout premiers à formuler une critique écologique globale dans une perspective révolutionnaire.

Dans un article de 1964, « Écologie et pensée révolutionnaire », Bookchin affirmait que la critique écologique devait faire partie intégrante de la critique sociale : la survie de l’humanité nécessitait une révolution pour abolir non seulement le capitalisme, mais aussi la domination de l’humanité sur la nature. Son idée centrale, qu’il développa dans Post-Scarcity Anarchism (1971) et d’autres œuvres, était que la crise écologique était enracinée dans les structures hiérarchiques et autoritaires de la société. Ainsi, « ce qui définit littéralement l’écologie sociale comme ‘sociale’ est sa reconnaissance du fait souvent négligé que presque tous nos problèmes écologiques actuels découlent de problèmes sociaux profonds. »4 Autrement dit, la domination de la nature par l’humanité découle de la domination des humains sur d’autres humains.

Pour atteindre un équilibre entre les humains et leur environnement, Bookchin envisageait une société structurée par la coopération entre communautés naturelles (c’est-à-dire des communautés non délimitées par l’État ou une autorité politique coercitive). Cela serait réalisé par le biais du municipalisme libertaire, dans lequel les citoyens d’une communauté contrôleraient la production économique afin de satisfaire leurs besoins fondamentaux et de préserver l’environnement.

Cette idée amena d’autres penseurs anarchistes à se concentrer sur le concept de régions. L’anarchiste américain Peter Berg, par exemple, a inventé le terme « biogouvernementalisme ». Cette perspective était partagée par tous les penseurs libertaires engagés dans l’écologie politique (Jacques Ellul, Bernard Charbonneau, Ivan Illich, etc.), qui « voulaient construire, ici et maintenant, des sociétés décentralisées, autogérées et auto-gouvernées à l’échelle humaine. Plutôt qu’une révolution soudaine et spectaculaire, ils souhaitaient établir une structure parallèle de petits groupes autogérés, rassemblés selon un modèle d’affinité. »5

Le mouvement de décroissance qui suivit la publication de Les Limites à la croissance en 1972 avait également de fortes racines libertaires, théorisées dans le contexte français par André Gorz, qui proposa une critique radicale de la société du travail et de la consommation. Gorz prônait l’autonomie individuelle, qu’il voyait comme l’auto-détermination d’un niveau de vie suffisant, et mettait en garde contre l’appropriation de l’urgence écologique par l’État ou les entreprises afin d’accroître la domination technocratique et capitaliste. Aujourd’hui, des figures comme Serge Latouche et Paul Ariès défendent la relocalisation, la démocratie municipale directe et l’abolition de la société de consommation, des positions très proches du municipalisme libertaire de Bookchin ou du communalisme de Kropotkin.

Dans les années 1960 et 1970, un ensemble d’expériences sociales associaient idéaux libertaires et enjeux écologiques, via des communautés rurales intentionnelles comme Longo Maï en France et des projets urbains autogérés. Ces collectifs rejetaient la propriété privée, s’installant sur des terres où ils pratiquaient l’agriculture biologique, développaient des technologies artisanales durables, et vivaient en dehors des systèmes capitalistes. Parallèlement, des luttes environnementales locales, notamment autour du Larzac, forgèrent des alliances entre agriculteurs, écologistes et libertaires, impliquant des formes de désobéissance civile radicale. Cette dynamique transnationale esquissa les rudiments d’un éco-anarchisme pratique, ancré dans la terre, défiant le contrôle étatique, et inventant des formes de vie collective éco-technologiques et non hiérarchiques.

Les années 2010 virent l’émergence du phénomène des zones à défendre (ZAD), dont la plus célèbre fut celle de Notre-Dame-des-Landes près de Nantes de 2009 à 2018, où des zones humides boisées furent occupées pour empêcher la construction d’un aéroport. Au sein d’une microsociété alternative d’une cinquantaine d’habitations réparties sur 1 600 hectares, les habitants de la ZAD s’organisèrent en communautés horizontales d’environ une dizaine de personnes. Chacune établit une autogestion complète du territoire qu’elle occupait : assemblées générales de décision, habitats temporaires, fermes collectives, boulangeries, ateliers accessibles librement.

Beaucoup considèrent la ZAD comme une expérience durable de société anti-capitaliste autosuffisante, mettant l’accent sur la collectivité, la simplicité volontaire et le soin de la terre. Les ZAD ont également pris racine à Sivens (contre un barrage prévu), Bure (contre un centre de stockage de déchets nucléaires), et ailleurs. Chacune de ces occupations incarnait concrètement l’intersection entre la lutte écologique (préservation des zones humides, forêts, etc.) et le projet anarchiste (inventer des modes de vie sans État ni propriété privée).6

Cependant, les ZAD furent aussi controversées au sein du mouvement anarchiste, comme cela avait parfois été le cas avec les communautés libres du XIXe siècle : est-il réaliste de chercher à créer des espaces dans un territoire qui reste sous contrôle étatique ? Ne vaudrait-il pas mieux se concentrer sur des stratégies plus globales pour subvertir le capitalisme ? De tels débats se retrouvent aussi dans tout le mouvement écologiste, comme le montre la fondation d’Extinction Rebellion en 2018, avec des tracts anarchistes prônant une rupture avec l’État et le système économique en faveur de solutions locales et autogérées.

Le collectif Les Soulèvements de la Terre (Le Collectif des Soulèvements de la Terre, SLT) a pris une direction différente, avec une organisation horizontale et protéiforme inspirée du libertarianisme. Créé en 2021, il est devenu un nom connu en France après la manifestation largement médiatisée de Sainte-Soline en mars 2023. Les campagnes du SLT rassemblent des militants anarchistes et des écologistes, formant une cause commune avec les luttes sociales locales tout en cherchant à désarmer ceux responsables de la catastrophe écologique. Le collectif, qui pratique l’action directe et la désobéissance civile (occupation, sabotage, etc.), compte des centaines de comités locaux, tous actifs dans la société avec le soutien des syndicats, partis politiques et associations environnementales.7

La liberté n’est pas quelque chose qui est prise au monde, mais fait partie intégrante de celui-ci, permettant à des formes de vie uniques de coexister à long terme sans se dominer mutuellement.

Le XXIe siècle offre d’autres terrains d’expérimentation à grande échelle pour l’idéal éco-anarchiste, bien qu’il faille faire attention à comprendre les nuances des situations spécifiques. L’un des plus remarquables est ce qui a été tenté au Kurdistan syrien. En 2012, la population kurde a commencé à mettre en place un système confédéraliste démocratique explicitement inspiré par les idées de Murray Bookchin. Les cantons autonomes de Rojava disposent d’assemblées locales, de coopératives agricoles et de milices populaires égalitaires. Leur objectif est d’établir une société féministe, écologique et démocratique, sans État-nation, dans des conditions extrêmes. Malgré la guerre et les blocus, Rojava a lancé des programmes de reboisement, de permaculture et d’éducation environnementale, ainsi que des mesures pour réduire la dépendance au pétrole ; elle a aussi créé des coopératives agricoles, des réserves naturelles communautaires et des projets d’énergie renouvelable, tous gérés par des communes de base.

Vivre sans dominer

Alors que le marxisme(s) classique(s) subordonnent les questions écologiques au développement des forces productives, et que le libéralisme naturalise l’exploitation des ressources au nom du progrès, certains penseurs libertaires ont construit une critique intégrée de la domination sociale et de notre domination sur la nature. En opposition aux visions anthropocentriques et productivistes du monde, ils ont développé une vision écopolitique de l’autonomie, combinant justice sociale, enracinement, une approche à l’échelle de l’écosystème et des institutions horizontales.

Mais l’anarchisme et l’écologie ne peuvent pas être résolus en une synthèse stable, ni traités comme une simple addition thématique l’un à l’autre. Au contraire, le lieu où ils se rencontrent est un lieu de tension essentiel, où les questions fondamentales de la pensée politique se jouent sous des formes en perpétuelle évolution : Qu’est-ce qu’un monde habitable ? Quelle est la légitimité de l’autorité ? Quelles structures sont justes et équitables pour l’ensemble des écosystèmes et permettent aux êtres vivants de cohabiter ?

L’avantage théorique majeur de l’anarchisme réside dans ses liens étroits avec l’écologie, précisément parce qu’il empêche ces questions d’être répondues sur la base des catégorisations standard de la politique moderne. Comme l’indique Baptiste Morizot, « C’est tout autre chose : c’est l’appel des interdépendances qui indique les limites de la gamme des possibilités que le collectif démocratique humain peut explorer. »8

Ni l’individu abstrait du libéralisme, ni la communauté organique du nationalisme, ni même la dialectique téléologique du marxisme, n’offrent une base suffisante pour agir. Les outils standards de la souveraineté, du droit et des contrats ne peuvent embrasser l’ensemble du monde naturel. Il est donc nécessaire de re-politiser la matérialité, en la traitant non pas simplement comme une contrainte naturelle, mais comme un cadre ontologique dont les institutions humaines ne sont qu’une modulation parmi d’autres.

De ce point de vue, l’anarchisme, qui conçoit le pouvoir comme une relation contingente, est particulièrement adapté à la réflexion sur la normativité écologique. Il ne s’agit pas de fonder des normes sur la nature (ce qui sombrerait dans un naturalisme autoritaire), ni de construire une nouvelle doctrine verte, mais plutôt de faire de l’écologie une pragmatique du collectif, de la suffisance. C’est une critique radicale des formes de pouvoir établies, capable d’ouvrir une voie nouvelle où la liberté n’est pas quelque chose qui est pris au monde, mais fait partie intégrante de celui-ci, permettant à des formes de vie uniques de coexister à long terme sans se dominer mutuellement.

Ce texte est paru pour la première fois dans Esprit, publié en coopération avec CAIRN International Edition. Cette version en anglais est tirée de Eurozine.