Comment la Russie a transformé le terrorisme en un outil de pouvoir
New Eastern Europe
Les récits sur la lutte contre le terrorisme en Russie sont devenus une justification pour centraliser le pouvoir du Kremlin. L'unité, la discipline et la loyauté sont devenues des exigences de sécurité. Plus le terrorisme était présenté comme une question de survie nationale, plus il devenait facile de présenter le pluralisme, la critique et l'activisme de la société civile comme des vulnérabilités potentielles.
L’utilisation par la Russie des récits sur la lutte contre le terrorisme est devenue l’une des caractéristiques centrales de sa politique intérieure et étrangère. Depuis les guerres de Tchétchénie, le Kremlin a à plusieurs reprises présenté le terrorisme non pas simplement comme un problème de sécurité, mais comme une menace existentielle pour l’État russe, la société russe et l’ordre international plus large. Ce cadrage a permis à l’État de justifier des mesures exceptionnelles sur le plan intérieur, d’étendre son influence dans l’espace post-soviétique, de légitimer une intervention militaire à l’étranger et de se présenter comme un acteur mondial de sécurité nécessaire. La lutte contre le terrorisme est devenue une pierre angulaire de la politique russe.
Le récit contemporain de la lutte contre le terrorisme en Russie a émergé du traumatisme et de l’instabilité des années 1990. L’effondrement de l’Union soviétique a engendré une crise politique, sociale et géopolitique profonde. La Russie a perdu des territoires, de l’influence, des alliés et du statut. Son économie était faible, ses institutions étatiques fragiles, et ses capacités militaires limitées. Sur le plan intérieur, la transition vers la démocratie et le capitalisme a été perçue par beaucoup de Russes non pas comme une liberté et une prospérité, mais comme une période de criminalité, de corruption, d’inégalités, d’inflation et d’incertitude. Sur le plan international, la Russie se sentait marginalisée et humiliée. Le triomphalisme occidental après la Guerre froide, l’élargissement de l’OTAN et les bénéfices limités de l’aide financière occidentale alimentaient un sentiment plus large de ressentiment.
Point de départ
Ce contexte est important car il a créé un public prêt à accepter une politique axée sur l’ordre. À la fin des années 1990, la promesse de démocratie libérale avait perdu beaucoup de son attrait pour de nombreux Russes. La stabilité, la souveraineté et la force de l’État sont devenues politiquement attractives. Vladimir Poutine a pu se présenter comme la force qui restaurerait l’ordre après une décennie de faiblesse. Le terrorisme est devenu central dans ce récit de restauration. Il a permis à l’État d’affirmer que la Russie ne faisait pas face simplement à une opposition politique ou à un séparatisme régional, mais à une menace violente pour sa survie.
La Tchétchénie a été le point de départ de cet État de sécurité. Les première et deuxième guerres de Tchétchénie étaient initialement liées à des questions de contrôle territorial, de souveraineté et de l’autorité de Moscou sur une région rebelle. Cependant, avec le temps, le conflit a été reformulé. Ce qui a commencé comme une guerre pour le séparatisme est devenu de plus en plus représenté comme une guerre contre le terrorisme, l’islam radical, les combattants étrangers, les kamikazes et les réseaux extrémistes internationaux. Ce changement était politiquement significatif. Un différend territorial pouvait soulever des questions sur le fédéralisme, l’autodétermination, les droits de l’homme ou la violence d’État. À la place, une campagne antiterroriste a permis au Kremlin de présenter le conflit en termes moraux plus simples : l’État russe défendait des citoyens innocents contre des terroristes. Les attaques terroristes majeures ont contribué à consolider ce récit. La crise d’otages du théâtre de Moscou en 2002 et la prise d’otages de l’école de Beslan en 2004 sont devenues des moments déterminants dans le développement politique de la Russie. Ces événements ont profondément traumatisé la Russie. Ils ont également fourni au Kremlin des preuves puissantes pour soutenir son affirmation selon laquelle le terrorisme représentait un danger existentiel. La présence de kamikazes, la prise d’otages et les attaques contre des civils, notamment des enfants, ont facilité l’argument selon lequel la Russie faisait face à un ennemi au-delà de la négociation. Le terroriste n’était pas considéré comme un acteur politique avec des revendications, mais comme une menace absolue pour la vie, la société et la souveraineté.
Les conséquences intérieures ont été profondes. La lutte contre le terrorisme est devenue une justification pour centraliser le pouvoir. Le Kremlin a renforcé l’autorité de la présidence, affaibli l’autonomie régionale, accru le rôle des services de sécurité et réduit l’espace pour l’opposition politique. L’argument était qu’un État fragmenté ne pouvait pas se défendre lui-même. L’unité, la discipline et la loyauté sont devenues des exigences de sécurité. Plus le terrorisme était présenté comme une question de survie nationale, plus il était facile de dépeindre le pluralisme, la critique et l’activisme de la société civile comme des vulnérabilités potentielles.
Le changement législatif a été l’un des principaux mécanismes par lesquels cette réorientation politique vers la sécurité a pris une forme institutionnelle. Les lois adoptées dans le langage de la sécurité et de la lutte contre le terrorisme ont de plus en plus restreint la société civile, les associations publiques, l’activité médiatique et les liens avec l’étranger. La loi sur les agents étrangers de 2012 ciblait les organisations à but non lucratif et les groupes de la société civile recevant un soutien étranger. La loi sur les organisations indésirables de 2015 a élargi le champ de contrôle pour inclure les organisations perçues comme capables de nuire à la Russie. Des amendements ultérieurs ont étendu cette logique aux médias. Ces mesures n’étaient pas toujours explicitement liées au terrorisme dans un sens étroit, mais elles appartenaient à la logique de sécurité plus large que la lutte contre le terrorisme avait contribué à normaliser. L’État revendiquait le droit de restreindre les libertés afin de défendre l’ordre constitutionnel, la sécurité nationale et la souveraineté de l’État.
Zone d’influence
C’est l’une des caractéristiques les plus importantes du récit russe sur la lutte contre le terrorisme : il s’étend. Une fois que l’État a établi que des mesures exceptionnelles sont justifiées contre les terroristes, la catégorie de menace peut être élargie. Terroristes, extrémistes, agents étrangers, organisations indésirables, radicaux, séparatistes, activistes soutenus par l’Occident et opposants politiques peuvent être placés sur le même spectre de sécurité. La distinction entre menace violente et dissidence pacifique devient floue. Cela ne signifie pas que chaque critique est formellement qualifié de terroriste. Plutôt, l’effet politique est de faire apparaître la critique comme dangereuse, disloyale ou manipulée de l’extérieur. Le public est encouragé à voir la sécurité et la loyauté comme liées.
Cette logique de sécurité a également façonné la politique régionale de la Russie. L’« espace proche » occupe une place centrale dans son imagination stratégique. L’ancien espace soviétique n’est pas traité simplement comme un territoire étranger, mais comme une zone d’influence historique. Le langage de l’euroasianisme, du Monde russe, de l’histoire partagée et de la sécurité commune permet à Moscou de revendiquer un rôle particulier dans la région. La lutte contre le terrorisme a été l’un des outils par lesquels ce rôle a été justifié. La Russie se présente comme un État doté d’une expertise durement acquise dans la lutte contre le terrorisme, notamment après la Tchétchénie. Elle affirme mieux que d’autres comprendre les dangers de la radicalisation, de l’instabilité et du désordre soutenu par l’étranger.
Dans l’espace post-soviétique, la menace terroriste a souvent été moins directe qu’en Russie elle-même, mais elle a néanmoins été utile. Le Kremlin a souligné le danger de l’islam militant, de l’instabilité provenant d’Afghanistan, de la propagation de l’influence de l’État islamique et de la vulnérabilité des États d’Asie centrale. Cette utilisation régionale de la lutte contre le terrorisme aide également la Russie à maintenir son influence sans se limiter à l’idéologie. Contrairement à l’Union soviétique, la Russie contemporaine n’offre pas un projet politique universel. Son attrait est plus pragmatique. Elle promet l’ordre, la souveraineté, la protection du régime et la résistance à l’ingérence occidentale. Pour les gouvernements autoritaires ou illibéraux, cela peut être attractif. Le récit russe sur la lutte contre le terrorisme soutient un modèle dans lequel la stabilité de l’État est valorisée plus que les droits libéraux, et dans lequel les mouvements d’opposition peuvent être traités avec suspicion s’ils semblent liés à des acteurs étrangers ou à une politique radicale. En ce sens, la lutte contre le terrorisme devient une langue commune de l’élite.
Syrie a marqué un développement supplémentaire dans l’utilisation par la Russie des récits sur la lutte contre le terrorisme. L’intervention militaire russe en Syrie a été présentée comme une campagne contre l’État islamique et d’autres groupes radicaux. Moscou a soutenu que l’implication de la Russie avait été invitée par le gouvernement syrien légitime et qu’elle agissait donc conformément au droit international. C’était une distinction importante : alors que les interventions occidentales étaient souvent décrites par Moscou comme déstabilisantes et illégitimes, la Russie a encadré sa propre intervention comme légale et nécessaire.
La campagne en Syrie a permis à la Russie de relier les audiences domestiques, régionales et internationales. Sur le plan intérieur, le Kremlin a affirmé que la lutte contre les terroristes en Syrie aidait à protéger la Russie elle-même. L’affirmation était que les extrémistes pouvaient passer de la Syrie à l’Asie centrale puis menacer la Russie et ses alliés. Régionalement, ce message rassurait les gouvernements amis que la Russie était prête à agir contre les menaces avant qu’elles n’atteignent les anciens pays soviétiques. Sur le plan international, la Russie s’est présentée comme une grande puissance responsable capable d’agir de manière décisive lorsque l’Occident a échoué. La lutte contre le terrorisme est devenue le langage par lequel la Russie est revenue au Moyen-Orient en tant qu’acteur militaire et diplomatique majeur.
L’intervention en Syrie a également rempli des fonctions symboliques importantes. Elle a permis à la Russie de montrer ses capacités militaires, de tester des armes, de projeter sa puissance et de présenter ses forces armées comme modernes et efficaces. Sur le plan intérieur, la campagne a été présentée comme un succès, contrôlée et à faible coût relatif. Les pertes ont été gérées avec soin, et la couverture médiatique a été ciblée vers différents publics. La Syrie a contribué à renforcer l’image de la Russie comme fournisseur de sécurité. La lutte contre le terrorisme a rendu cette ambition légitime. La Russie ne cherche pas simplement à étendre son influence ; elle combat une menace à la souveraineté et à la stabilité internationale.
Guerre en Ukraine
La guerre de la Russie contre l’Ukraine montre à quel point ce langage de sécurité peut s’étendre. Les actions de la Russie n’ont pas été justifiées uniquement par la lutte contre le terrorisme, mais le langage lié à cette lutte fait partie du récit de sécurité plus large. Après les protestations d’Euromaidan et l’annexion de la Crimée en 2014, la Russie a présenté ses actions comme défensives. Elle a affirmé que l’instabilité politique en Ukraine était dangereuse, encouragée de l’extérieur, et menaçait les locuteurs russes et les intérêts russes. Au fil des années, le Kremlin a brouillé les distinctions entre groupes nationalistes, radicaux, fascistes, terroristes et opposition politique. Cela a facilité la présentation de la souveraineté ukrainienne et du soutien occidental à l’Ukraine comme faisant partie d’une menace sécuritaire pour la Russie.
Le langage de l’anti-fascisme est particulièrement important ici. La victoire de la Russie lors de la Seconde Guerre mondiale reste centrale dans l’identité nationale. En présentant l’Ukraine comme influencée par le fascisme ou le néo-nazisme, le Kremlin s’appuie sur l’un des souvenirs les plus émotionnellement puissants de la société russe. La guerre contre l’Allemagne nazie n’est pas simplement un événement historique, mais une réussite nationale sacrée. Lorsque le Kremlin décrit ses ennemis contemporains à travers le langage du fascisme, il relie la politique actuelle à un passé héroïque. Cela permet d’encadrer l’agression comme une défense, et l’expansion comme une justice historique.
Lors de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine en 2022, la Russie a encore une fois utilisé une logique de sécurité qui présentait l’Ukraine non pas comme un État voisin souverain avec sa propre capacité politique, mais comme un danger. L’élargissement de l’OTAN, l’influence occidentale, le prétendu extremisme, les menaces contre les locuteurs russes et les revendications sur la souveraineté ukrainienne ont été tissés ensemble. Le résultat a été un récit dans lequel la Russie n’aurait pas eu d’autre choix. L’invasion a été présentée comme défensive et nécessaire. C’est un schéma familier de la politique étrangère russe : le Kremlin présente sa propre utilisation de la force comme réticente mais inévitable, tout en dépeignant l’autre côté comme la véritable source du danger.
Les échecs pratiques de la première phase de l’invasion ont révélé des limites dans la puissance militaire russe. L’attente que Kyiv puisse être prise rapidement n’a pas été réalisée. À mesure que la guerre s’est prolongée, qu’elle est devenue plus coûteuse et plus destructrice, le Kremlin a continué à la présenter comme une lutte pour la survie de la Russie face à l’Occident. Les sanctions, le soutien militaire à l’Ukraine, les critiques à l’ONU et la dissidence intérieure pouvaient tous être intégrés dans le même récit d’encerclement. La guerre n’était plus seulement une question d’Ukraine ; elle est devenue un test de l’identité et de la place de la Russie dans le monde.
Cela explique aussi pourquoi presque tout événement violent ou perturbateur peut être intégré dans la rhétorique sécuritaire russe. L’attaque du Crocus City Hall en 2024 est un exemple de la façon dont le terrorisme peut être utilisé dans un cadre politique plus large. Même lorsque la responsabilité d’une attaque ne correspond pas à l’histoire géopolitique préférée du Kremlin, l’événement peut toujours être utilisé pour renforcer les revendications sur des forces hostiles, l’indifférence occidentale, le danger ukrainien ou la nécessité d’un contrôle accru de l’État. Le terrorisme reste politiquement utile car il génère peur, chagrin et colère. Ces émotions peuvent être dirigées vers le soutien à l’autorité de l’État.
Alternative attrayante
Les récits russes sur la lutte contre le terrorisme façonnent également son engagement avec les organisations internationales. À l’ONU, la Russie continue de s’appuyer sur son veto au Conseil de sécurité et sur son statut de membre permanent. Même lorsqu’elle est isolée par de nombreux États occidentaux, elle considère l’ONU comme une plateforme par laquelle elle peut affirmer sa légitimité et exposer les divisions du système international. Le langage du multipolarisme renforce cette position. La Russie se présente comme faisant partie d’une lutte plus large contre la domination occidentale. La lutte contre le terrorisme s’intègre parfaitement dans cet argument car Moscou peut revendiquer que les interventions occidentales ont créé de l’instabilité, tandis que la Russie défend la souveraineté et l’ordre. Dans ses relations avec les BRICS et d’autres groupes non occidentaux, le message de la Russie n’est pas toujours idéologique dans un sens traditionnel. Il est souvent basé sur le pragmatisme : respect de la souveraineté des régimes, rejet de la pression morale occidentale, coopération en matière de sécurité et accès aux marchés. Cela rend la Russie attrayante pour certains gouvernements qui ressentent une critique occidentale ou craignent l’opposition intérieure.
En Afrique et au Moyen-Orient, des schémas similaires apparaissent. La Russie se présente souvent comme un partenaire flexible qui n’impose pas de conditions politiques libérales. Le groupe Wagner et les arrangements sécuritaires liés ont étendu l’influence russe dans certaines parties de l’Afrique par le biais du langage de la lutte contre le terrorisme, de la protection des régimes et du partenariat anti-occidental. Au Moyen-Orient, la Russie a équilibré ses relations avec l’Iran, Israël, la Syrie, la Turquie et les États du Golfe en privilégiant la flexibilité stratégique plutôt que la cohérence idéologique. Le langage de la lutte contre le terrorisme permet à la Russie de s’adresser à plusieurs publics : elle peut s’opposer aux groupes djihadistes, défendre la souveraineté, critiquer l’intervention occidentale et maintenir des relations avec des puissances régionales rivales.
Chez elle, cependant, l’efficacité de ces récits n’est pas illimitée. La société russe a souvent soutenu l’idée d’un État fort et d’une Russie puissante, mais le soutien à des politiques spécifiques peut diminuer lorsque les coûts deviennent visibles. La guerre en Ukraine a entraîné des pertes, des sanctions, des pénuries, des restrictions de voyage, des problèmes bancaires et des limites aux libertés quotidiennes. Les signes de fatigue de la guerre et la baisse de l’enthousiasme rendent plus difficile pour le Kremlin de justifier ces difficultés par ses récits de sécurité.
Globalement, l’utilisation par la Russie des récits sur la lutte contre le terrorisme a suivi un schéma clair. D’abord, le Kremlin identifie une menace et la présente comme existentielle. Ensuite, il relie cette menace à des souvenirs de désordre, d’ingérence étrangère, d’humiliation nationale ou de trauma historique. Troisièmement, il affirme que des mesures exceptionnelles sont nécessaires. Quatrièmement, il cherche à obtenir l’acceptation du public : de la société intérieure, des élites régionales, des partenaires internationaux ou des trois à la fois. Enfin, il utilise cette acceptation pour justifier un changement politique, une action militaire, une restriction légale ou une influence élargie.
Les cas de la Tchétchénie, de l’Asie centrale, de la Syrie et de l’Ukraine illustrent le développement de ce schéma. En Tchétchénie, la lutte contre le terrorisme a contribué à construire l’État de sécurité intérieur. En Asie centrale, elle a soutenu la revendication de leadership régional de la Russie. En Syrie, elle a légitimé l’intervention militaire et restauré l’image de la Russie en tant qu’acteur mondial. En Ukraine, le langage lié au terrorisme est devenu partie intégrante d’un récit plus large d’anti-fascisme, de résistance anti-occidentale et de guerre défensive. Dans tous ces cas, le langage de la sécurité a permis au Kremlin de présenter des politiques agressives ou répressives comme protectrices.
Pouvoir
Le point le plus important est que les récits russes sur la lutte contre le terreur ne concernent pas seulement le terrorisme – ils concernent le pouvoir. Ils offrent un cadre à travers lequel l’État définit ses ennemis, limite la politique, gère la société, étend son influence et cherche la reconnaissance internationale. Le terrorisme est efficace comme récit politique car il évoque la peur et l’urgence. Une fois associé à des catégories plus larges telles que l’extrémisme, l’influence étrangère, le séparatisme, le fascisme ou l’ingérence occidentale, il devient un instrument flexible de gouvernance.
Cela ne signifie pas que la menace terroriste a été inventée de toutes pièces. La Russie a connu une violence terroriste réelle, et ses citoyens ont souffert gravement lors d’attaques comme celles de Moscou, Beslan et du Crocus City Hall. La question politique n’est pas de savoir si le terrorisme existe, mais comment l’État l’utilise. Le Kremlin a pris une insécurité authentique et l’a transformée en une logique de gouvernance durable. Ce faisant, il a intégré la politique d’urgence dans la politique normale.
Les récits russes sur la lutte contre le terrorisme aident donc à expliquer à la fois l’autoritarisme intérieur et l’ambition de politique étrangère. Ils montrent comment un État peut utiliser le langage de la protection pour centraliser le pouvoir, comment il peut exploiter la mémoire du trauma pour exiger la loyauté, et comment il peut utiliser la promesse de sécurité pour justifier une intervention au-delà de ses frontières. Ces récits expliquent aussi pourquoi la Russie continue de rechercher la reconnaissance en tant que grande puissance même dans des conditions de guerre, de sanctions et de critiques internationales. Pour le Kremlin, le langage de la sécurité n’est pas une réponse temporaire à une crise. C’est l’un des principaux moyens par lesquels la Russie se définit auprès de son peuple, de ses voisins et du monde.
Anastassiya Mahon est une politologue qui étudie comment (in)sécurité façonne la politique, en particulier dans les régimes autoritaires et illibéraux. Elle détient un doctorat en sciences politiques de l’Université de Canterbury en Nouvelle-Zélande.