L'« uberisation » des membres d'équipage de cabine par Ryanair en Pologne – et en Europe

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L'« uberisation » des membres d'équipage de cabine par Ryanair en Pologne – et en Europe

L'inspection du travail polonaise prévoit de publier un rapport sur Ryanair Sun avant la fin de l'année. La compagnie aérienne à bas coût propose des postes de steward dans Prague, Budapest et Varsovie, mais sous des contrats d'indépendant. La plainte de son personnel polonais reflète un problème plus vaste. Comment faire respecter le droit du travail au niveau européen ?

« Nous avons des boissons chaudes et froides disponibles. » « Pour seulement deux euros, vous pouvez acheter un ticket à gratter, soutenir une œuvre caritative et devenir millionnaire. » Vous connaîtrez cette musique d’ambiance si vous avez déjà essayé de dormir lors d’un vol Ryanair. Pourtant, une source potentielle d’agacement pour les passagers est une source de revenus supplémentaires pour l’équipage. De nombreux agents de bord confirment que le personnel de Ryanair reçoit une commission de 10 % sur les ventes à bord, allant des snacks et parfums aux billets de loterie.

« C’est un marché sur roues », plaisante Andrzej, un employé de Ryanair en Pologne depuis 2023. « Si quelque chose disparaît lors de l’inventaire, la valeur de cet article est déduite de notre commission. » Il donne un exemple : si deux bouteilles d’eau manquent, sept euros sont déduits. Et ce n’est pas la seule particularité inhabituelle du contrat d’Andrzej.

En Pologne, certains membres de l’équipage de Ryanair travaillent sous des contrats B2B (business-to-business). Cela signifie qu’ils sont auto-entrepreneurs et doivent payer leurs propres impôts. C’est le cas d’Andrzej, ce qui explique la plainte déposée par le personnel basé en Pologne auprès de l’inspection du travail.

Chaque nouveau membre de l’équipage polonais gagne environ 24 € brut par heure de vol, selon les personnes interrogées. Ceux ayant plus d’expérience peuvent gagner entre 28 € et 34 € de l’heure. Dans le système B2B, ils paient leurs propres impôts et cotisations sociales et gèrent leurs comptes eux-mêmes. Le revenu brut mensuel de ces travailleurs – entre 1 600 € et 2 000 € – est réduit à environ 1 200 € net après diverses déductions. Actuellement, le recrutement de l’équipage polonais de Ryanair est géré par Warsaw Aviation, une filiale de Ryanair Sun (Buzz).

L’ubérisation de 2018

Jusqu’en 2018, les employés polonais de Ryanair travaillaient sous des contrats de travail signés directement avec la compagnie aérienne. Mais Ryanair a apparemment perçu les avantages potentiels de l’embauche de personnel via des contrats de prestation de services, qui n’entraînent pas de coûts supplémentaires pour l’employeur. Cette année-là, la société irlandaise a opéré un changement radical : elle a résilié les contrats de son personnel en Pologne et leur a indiqué qu’ils seraient réembauchés sous des contrats B2B.

En 2019, les pratiques de la société ont attiré l’attention du médiateur polonais, Adam Bodnar, qui a ordonné à l’Inspection nationale du travail d’enquêter sur Ryanair Sun. Les inspecteurs ont conclu que le changement de type de contrat s’était effectué « contre la volonté des travailleurs », et que les emplois des agents de bord « présentaient principalement des caractéristiques typiques d’une relation d’emploi ».

Ils ont recommandé à Ryanair de modifier les contrats, mais à l’époque, ils n’avaient pas l’autorité pour faire avancer l’affaire. Cela a changé en 2026, lorsqu’une réforme a permis aux inspecteurs d’ordonner un changement de contrat si un emploi en freelance ressemble à une relation employeur-employé typique.

Aucun salaire fixe

Les nouveaux contrats des employés polonais de Ryanair ont affaibli leur sécurité d’emploi. La compagnie ne garantit pas un nombre précis de vols, ce qui signifie qu’il n’y a pas de revenu fixe pour l’équipage. Elle se réserve le droit de réduire le nombre de vols attribués aux contractants et de les remplacer par du personnel en contrat permanent provenant d’autres bases.

« Moins de vols, c’est moins d’argent », explique Magda, basée à l’aéroport de Modlin, à 40 km de Varsovie. Elle dit qu’elle aimerait parfois faire des heures supplémentaires, mais aucune n’est proposée. Elle gagne plus en haute saison, avec jusqu’à 100 heures de vol par mois. En automne et en hiver, ce chiffre se rapproche de 50 heures.

Andrzej décrit une situation similaire. Sa journée commence 45 minutes avant le départ, lorsque l’équipage assiste à un briefing et vérifie l’équipement de l’avion. Pendant un seul poste, l’équipage de cabine opère quatre vols : deux aller et retour. Ils ne sont payés que pour le temps passé en vol. « Je peux passer 11 heures au travail, mais je ne suis payé que pour six heures parce que c’est la durée de notre vol », explique-t-il. Tout ce qui se passe au sol – comme le nettoyage de l’avion, le nettoyage de la cabine et l’accueil du prochain groupe de passagers – est techniquement non rémunéré.

Le 17 août, le syndicat Związkowa Alternatywa (ZA) a déposé une plainte auprès de l’inspection du travail polonaise concernant Ryanair Sun. ZA avait déjà déposé une plainte similaire concernant la compagnie polonaise LOT. Piotr Szumlewicz, président du syndicat, explique : « Si un employé ne peut pas refuser de voler une route particulière ou d’envoyer quelqu’un d’autre à sa place, alors, à mon avis, les caractéristiques d’une relation d’emploi sont évidentes. » L’inspection du travail doit rendre ses conclusions sur Ryanair Sun avant la fin de 2026.

Agents de bord indépendants

Les plaintes soulevées par les agents de bord polonais s’inscrivent dans un tableau plus large. Comment faire respecter les lois du travail à travers les frontières européennes ? Dans un rapport de l’Autorité européenne du travail, basé sur des enquêtes auprès des autorités publiques dans 23 pays de l’UE, 46 % des cas cités par les répondants concernaient des violations des réglementations de sécurité sociale, 38 % des infractions au droit du travail national, et 34 % à une mauvaise classification des employés (par exemple, en tant qu’indépendants).

Selon la situation actuelle des annonces d’emploi pour agents de bord, au moins trois pays de l’UE sont particulièrement concernés : la Pologne, la Hongrie et la République tchèque.

Dans une offre d’emploi datée du 17 septembre 2026, Ryanair recrutait des agents de bord pour Budapest via sa filiale Buzz, sous contrats B2B proposant un planning de cinq jours de travail suivis de trois jours de repos. La même organisation figure dans les annonces pour Varsovie et Prague.

Au Royaume-Uni, une enquête par The Sunday Times a mis en lumière les conditions précaires de travail du personnel britannique de la compagnie. Les fiches de paie montraient un « bonus de sac d’embarquement » de 1,50 € pour chaque pénalité infligée par le personnel pour un bagage à main dépassant le poids ou la taille autorisés, jusqu’à un maximum de 80 € par mois.


« Je peux passer 11 heures au travail, mais je ne suis payé que pour six heures parce que c’est la durée de notre vol » – Andrzej


Dans d’autres pays, notamment en Autriche, en plus du salaire de base, il existe des paiements variables basés sur le nombre de vols effectués. C’était le cas d’un contrat obtenu pour ce rapport, signé par une personne qui a travaillé pour Laudamotion (une filiale de Ryanair en Autriche) en tant qu’agent de bord basé à Vienne en 2024.

En Irlande, où Ryanair a son siège, une source syndicale indique que ce modèle de rémunération s’applique à l’ensemble de l’entreprise. Elle explique que la rémunération horaire pour l’équipage de cabine commence dès que l’avion quitte la porte d’embarquement. En résumé, il y a un salaire de base, plus une rémunération au temps de vol, plus des commissions.

En pratique, cette organisation transfère une part importante du risque commercial aux employés. Cela est possible car l’industrie ne dispose pas d’accord collectif établissant des conditions minimales. Ce fait est particulièrement frappant en Autriche, pays où 98 % des travailleurs sont couverts par des accords collectifs.

Parmi les clauses les plus controversées du contrat standard figure une clause de transfert illimité, permettant de reloger les employés dans n’importe quelle base à l’étranger de la société. Le contrat inclut également une clause limitant la liberté d’expression des travailleurs sur les questions liées à l’entreprise (ce qui inclut expressément les déclarations aux médias), ainsi qu’une disposition permettant à la société de surveiller ses employés.

En Espagne, appel à la reconnaissance professionnelle

Mario (nom modifié) travaille pour Ryanair depuis 10 ans : neuf en Espagne et un au Royaume-Uni. Il confirme que les agents de bord en Espagne reçoivent une commission de 10 % sur les ventes à bord, comme le personnel de la compagnie dans d’autres pays. En référence à cela, une offre d’emploi actuellement en cours à Majorque propose un « bonus de vente illimité ».

Mario voit à la fois des similitudes et des différences avec la situation de l’équipage polonais. Il pense que le travail indépendant n’est pas pratiqué chez Ryanair en Espagne. « Tout le personnel en Espagne est employé directement par Ryanair. » La rémunération horaire varie selon que le poste est classé comme Junior ou Purser. Cela est précisé dans un accord avec le syndicat Comisiones Obreras (CCOO), et comprend plusieurs niveaux de rémunération selon l’ancienneté. Le salaire horaire de base varie de 8 € à 12 €.

Mario admet que le personnel n’est payé que pour la durée des vols, comme en Pologne. « Le temps passé au sol entre les vols et les retards n’est pas rémunéré. » Lors d’un poste, le personnel peut effectuer deux vols (un aller-retour) ou quatre.

L’accord collectif espagnol pour l’équipage de Ryanair ne garantit pas un nombre fixe d’heures par mois, mais garantit un minimum annuel. « Vous pouvez être appelé en standby pour voler vers une autre base ou même y dormir. » Le planning peut être consulté un mois à l’avance, et une nouvelle semaine y est ajoutée chaque vendredi.


« Le temps passé au sol entre les vols et les retards n’est pas rémunéré » – Mario


« Dans l’aviation, il n’y a pas de choses normales », dit Mario. Selon l’heure du vol, le personnel peut devoir se lever à des heures très différentes. La période de repos minimale entre deux vols est de 12 heures. Si une journée de travail se termine à 17 heures, l’équipage ne pourra pas travailler avant au moins 5 heures du matin le lendemain. « Vous pouvez avoir une semaine où vous n’avez que deux journées de vol – un aller et un retour – ou de longues journées avec quatre vols. Tout dépend du planning, et vous adaptez votre routine en conséquence. »

Quant à son salaire, il comporte une composante fixe, comprenant la rémunération de base, une prime d’ancienneté et une indemnité vestimentaire. Et il y a une composante variable, basée sur les heures de vol, les bonus de vente, et les indemnités pour formations ou nuits passées hors de la base. Mario, qui travaille depuis Ibiza, est en contrat à durée déterminée avec un travail intermittent, « car ma base est temporaire ». Dans d’autres bases, les contrats sont généralement permanents toute l’année, dit-il. « Dans mon cas, en tant que chef de cabine, cela varie entre 2 300 € et 2 800 € net. » Ce montant mensuel dépend aussi de l’impôt sur le revenu applicable.

La principale plainte de Mario concerne l’industrie dans son ensemble. C’est que, en Espagne, la profession d’agent de bord n’est pas officiellement reconnue, malgré des années de lobbying.

« Il est important de progresser vers cette reconnaissance », argue Mario. « Nous sommes un groupe qui nécessite une formation spécifique, une certification officielle pour exercer notre profession, et une formation continue tout au long de notre carrière. Cependant, en Espagne, nous n’avons toujours pas notre propre catégorie professionnelle qui reconnaît réellement notre métier et les responsabilités que nous assumons à bord. »

En France, syndicalisation

En France, les conditions de travail de Ryanair ont été mises en conformité avec la loi. Une série de conflits sociaux a débuté en 2019 après des plaintes du personnel concernant de mauvaises conditions. Dans un article choc de Le Monde, des employés ont rapporté devoir « choisir entre manger et payer le loyer ».

En 2022, le syndicat SNPNC-FO a accusé Ryanair de payer des salaires en dessous du salaire minimum ; de ne pas payer les heures supplémentaires ; de ne pas payer le minimum légal pour les congés annuels ; et de ne pas assurer des périodes de repos suffisantes. Un accord a finalement été conclu avec la société en octobre 2022.

Un porte-parole de l’Autorité de l’aviation irlandaise (IAA) explique que le groupe Ryanair comprend cinq compagnies aériennes, chacune disposant de son propre Certificat d’Opérateur Aérien, délivré par les autorités compétentes en Irlande, en Pologne, à Malte et au Royaume-Uni.

Ryanair Sun est une compagnie polonaise supervisée par l’Autorité de l’aviation civile polonaise. Ryanair DAC, basée à Dublin, est supervisée par l’IAA et possède des bases à travers l’Europe. Les opérations de Ryanair en Espagne sont gérées par Ryanair DAC.

Selon le porte-parole de l’IAA, les réglementations exigent que le personnel soit « sous le contrôle direct de l’opérateur (la compagnie aérienne) », mais ne réglementent pas « les détails d’un contrat ».

Nous avons contacté le bureau irlandais de Ryanair pour un commentaire, mais n’avons pas reçu de réponse au moment de la publication.

👉 Article original sur El Confidencial.
🤝 Cet article a été produit dans le cadre du réseau collaboratif PULSE. Les contributeurs incluaient Rafał Górski (Gazeta Wyborcza, Pologne), Natascha Ickert (Der Standard, Autriche), Noel Baker (The Journal, Irlande), György Folk (EUrologus/HVG, Bruxelles) et Francesca Barca (Voxeurop, Paris).