La pauvreté comme deuxième emploi

Kapitál
La pauvreté comme deuxième emploi

La pauvreté a son propre mode de fonctionnement. Elle comprend les heures passées dans les salles d'attente, les déplacements pour acheter des aliments moins chers, la négociation avec les administrations et la logistique quotidienne du manque. Ce travail n'a ni salaire, ni congé, ni reconnaissance sociale, bien que sa réalisation soit essentielle à la reproduction de la vie de millions de personnes. Dans une économie qui transforme le temps en argent, le manque d'argent est puni par l'obligation de sacrifier encore plus de temps.

La pauvreté a son propre mode de fonctionnement. Elle inclut les heures passées dans les salles d'attente, les déplacements pour acheter des aliments moins chers, la négociation avec les administrations et la logistique quotidienne du manque. Ce travail n'a ni salaire, ni congé, ni reconnaissance sociale, bien que sa réalisation détermine la reproduction de la vie de millions de personnes. Dans une économie qui transforme le temps en argent, le manque d'argent se traduit par l'obligation de sacrifier encore plus de temps.

Dans ce texte, j'utiliserai les mots pauvreté et pauvre. Je pourrais parler de ménages à faibles revenus, de personnes socialement défavorisées ou de groupes économiquement vulnérables. Ce sont finalement des expressions qui sonnent suffisamment cultivées pour être prononcées sans trop de gêne lors d'une conférence de presse ministérielle. Elles ont cependant une propriété désagréable : elles transforment la pénurie matérielle en une circonstance administrative abstraite. Comme si la pauvreté était avant tout un problème d'imprécision terminologique, et non une organisation sociale.

Je ne considère pas l'utilisation du mot pauvres comme une attribution d'identité ni comme un jugement moral. La pauvreté n'est ni une caractéristique de caractère, ni une prédisposition culturelle, ni un échec personnel. C'est une position matérielle dans un système de distribution inégale des ressources. Si l'on veut parler de son économie politique, je ne vois aucune raison de commencer par une concession linguistique qui la rendrait plus acceptable pour ceux qui ne la vivent pas.

Selon les données de l'Office statistique, en 2025, 16,7 % de la population slovaque était menacée de pauvreté ou d'exclusion sociale, soit plus de 895 000 personnes. Bien qu'après quatre années de croissance, la part des personnes pauvres ou menacées d'exclusion sociale ait diminué d'une année sur l'autre, des inégalités de classe, régionales et familiales importantes se cachent derrière la moyenne nationale. Par exemple, dans la région de Prešov, presque une personne sur trois était confrontée à la pauvreté ou à l'exclusion sociale, et dans les ménages d'une seule personne adulte avec des enfants, c'était même une sur deux.

L'économie politique du beurre bon marché

Un des aspects moins discutés de la pauvreté est la quantité de travail qu'elle exige au quotidien. Alors que l'économie conventionnelle se concentre sur les revenus, la consommation et la productivité, une partie essentielle de la vie des pauvres se déroule dans un espace que ces catégories ne peuvent pas saisir.

Prenons l'exemple de l'achat de nourriture. Pour une personne avec un revenu suffisant, cela représente une activité de consommation relativement banale. Pour une personne avec un budget existentiel tendu, cela peut ressembler à un exercice complexe d'application de la microéconomie. Comparaison des prix unitaires, suivi des promotions, planification des itinéraires entre supermarchés, optimisation de la consommation et calculs continus du reste du budget. Tout cela pour quelques euros, qui déterminent si l'on pourra faire des courses jusqu'à la fin de la semaine.

Dans le discours néolibéral, une telle activité serait probablement interprétée comme un signe de responsabilité financière. La personne pauvre agit comme un homo economicus modèle : elle évalue les alternatives, minimise les coûts et maximise le bénéfice. Cependant, cette rationalité louée a son prix matériel. Économiser trois euros peut nécessiter une heure de déplacement et une autre d'organisation. D'un point de vue économique, il s'agit d'une transaction extrêmement défavorable si la personne peut se permettre d'évaluer son temps. Et c'est précisément là que réside le problème : tout le monde ne peut pas se permettre de considérer son propre temps comme précieux.

La tradition féministe marxiste a depuis des décennies souligné l'invisibilité du travail reproductif. Silvia Federici et d'autres auteures ont montré que la production capitaliste repose sur une vaste sphère d'activités effectuées en dehors de la relation salariale. La prise en charge des enfants, des personnes âgées ou malades, la cuisine, le ménage et autres activités liées au maintien du foyer et de la vie assurent chaque jour le renouvellement de la force de travail, bien que leur valeur économique reste systématiquement sous-estimée.

La pauvreté complique encore cette tâche. Le manque d'argent oblige les ménages à remplacer les services payants par leur propre temps. Une machine à laver cassée signifie des heures de réparations improvisées selon des vidéos YouTube, un logement inaccessible entraîne des déplacements plus longs, et des aliments chers nécessitent une comparaison constante des prix. Il en résulte une forme particulière de travail non rémunéré, dont le produit n'est pas l'accumulation de richesse, mais la simple survie.

L'attente comme expérience de classe

Le sociologue français Pierre Bourdieu remarquait que la capacité à disposer du temps des autres est une manifestation du pouvoir. Les puissants peuvent faire attendre les autres. Les subordonnés doivent être prêts. Le sociologue Javier Auyero a développé cette asymétrie dans ses recherches sur les institutions publiques argentines, en étudiant l'attente des personnes pauvres comme une expérience quotidienne de soumission politique.

La salle d'attente devant un cabinet médical est à cet égard un laboratoire sociologique intéressant. Une personne disposant d'un capital économique suffisant peut dans certains cas profiter d'une consultation payante, organiser un transport individuel ou planifier plus flexiblement sa journée de travail. Une personne dépendante des transports publics et d'un emploi aux horaires fixes doit suivre toute une chorégraphie logistique : trajet en bus, attente du bus, correspondance, examen lui-même et retour à la maison.

Si la visite chez le médecin dure cinq heures, le système de santé ne considère généralement pas ce temps comme un coût. En comptabilité, la perte de revenu de la patiente qui a dû prendre un congé non payé, ou le temps d'une personne qui attend une heure supplémentaire à l'arrêt, ne figure pas comme une dépense du système ambulatoire.

Cette inefficacité institutionnelle se externalise sur l'individu. On pourrait appeler ce processus une expropriation du temps. Cependant, cette expropriation ne nécessite pas d'acte juridique ni de contrainte explicite. Il suffit de créer des conditions dans lesquelles l'accès à un service de base dépend de la volonté de soumettre son propre rythme quotidien.

Et l'attente n'est pas distribuée de manière démocratique. Une personne avec de l'argent a plus de moyens pour l'éviter. La personne pauvre doit apprendre la patience comme une compétence pratique de survie.

La pédagogie bureaucratique de l'obéissance

Une section particulière concerne l'appareil administratif de l'État social. Son objectif déclaré est d'atténuer la pénurie matérielle. Cependant, son fonctionnement quotidien peut exiger des personnes en difficulté une quantité remarquable de travail administratif.

Les chercheurs Pamela Herd et Donald Moynihan utilisent le concept de surcharge administrative pour décrire les coûts que supporte la citoyenneté lors de l'exercice de droits et de prestations publiques. La recherche d'informations, le remplissage de formulaires, la preuve de revenus, les visites aux bureaux ou le stress psychologique lié à l'incertitude du résultat constituent une dimension distincte de l'accès à l'aide sociale.

Pour une personne disposant d'un capital culturel suffisant, cela peut être une procédure désagréable mais gérable. Pour une personne avec une faible maîtrise du numérique, un emploi du temps irrégulier ou une situation familiale compliquée, ce même processus peut représenter un obstacle majeur. Il en résulte un paradoxe : l'État conditionne l'accès à l'aide à la capacité de mobiliser des ressources dont le manque est la raison même de la demande.

La surcharge administrative n'est pas seulement un problème technique. Dans les systèmes d'aide sociale, elle se mêle historiquement à une distinction morale entre pauvreté méritée et non méritée. La demande doit constamment prouver la légitimité de ses droits, sa volonté de coopérer et sa conformité à une image de comportement responsable.

La politique sociale peut ainsi devenir un mécanisme disciplinaire, où l'aide matérielle est fournie avec une leçon implicite d'obéissance. Bien sûr, toutes les attestations ne sont pas une manifestation de répression. Mais si le contrôle administratif consomme un temps et une énergie disproportionnés à ceux qui en disposent le moins, ses effets ne peuvent être dissociés des relations de classe.

La méritocratie a besoin de temps libre

L'idéologie méritocratique suppose que la progression sociale résulte d'efforts individuels. L'éducation, la reconversion, le réseautage ou l'esprit d'entreprise sont présentés comme des stratégies universellement accessibles pour améliorer sa situation. Cependant, cette idée comporte une hypothèse assez fondamentale, souvent implicite : il faut avoir le temps et la capacité de se consacrer à son avenir.

Pour les pauvres qui travaillent, cette hypothèse peut être inaccessible. Un changement de huit heures, de longs déplacements, la gestion du foyer et la logistique du manque créent un régime de tension temporelle permanente. La demande d'investissement constant dans le capital humain apparaît alors comme un ordre absurde d'optimiser une vie dont chaque heure disponible est déjà occupée. La pauvreté, dans ce sens, crée un piège reproductif. Sa gestion quotidienne consomme des ressources nécessaires pour dépasser les conditions qui la produisent.

Le discours méritocratique interprète cependant ce mécanisme à travers la catégorie de la responsabilité personnelle. Le manque de temps devient un manque de discipline, l'épuisement une absence d'ambition, et l'incertitude matérielle une incapacité à planifier. Les limitations systémiques deviennent ainsi des défauts moraux individuels. Il est d'autant plus remarquable que ceux qui doivent effectuer chaque jour une logistique et une organisation complexes soient aussi ceux à qui l'on recommande une meilleure gestion de leur propre temps.

La distribution de classe du temps commence en réalité bien avant l'entrée sur le marché du travail. Alors que les enfants issus de familles économiquement assurées peuvent consacrer leurs après-midis à la préparation aux examens d'entrée, au soutien scolaire, aux cours de langues ou aux activités extrascolaires, leurs pairs issus de milieux plus pauvres peuvent consacrer ce même temps à faire des petits boulots, à s'occuper de frères et sœurs plus jeunes ou à aider à la maison. Tandis que certains accumulent du capital culturel, d'autres assurent leur reproduction quotidienne.

Selon Bourdieu, ce mécanisme représente une des formes de reproduction des privilèges de classe via le système éducatif. L'école évalue formellement la performance individuelle, mais celle-ci se construit dans des conditions matérielles fondamentalement inégales. Le résultat des examens d'entrée peut alors apparaître comme une mesure objective des capacités, tout en reflétant partiellement le temps, le soutien et les moyens financiers que chaque famille a pu investir dans la préparation.

À l'université, cette asymétrie s'accentue encore. Un étudiant avec un soutien financier peut se permettre un stage non rémunéré, un séjour à l'étranger, une participation à une conférence ou simplement plus de temps pour étudier. Pour quelqu'un qui doit travailler en parallèle, ces mêmes opportunités représentent un coût supplémentaire qu'il ne peut peut-être pas se permettre. Paradoxalement, ce sont justement les activités destinées à augmenter l'employabilité future qui restent plus accessibles à ceux dont l'avenir économique est déjà relativement assuré.

Le récit méritocratique ne commence réellement qu'avec le résultat. Un CV peut contenir des expériences à l'étranger, des projets bénévoles et des stages prestigieux, tandis qu'un autre montre plusieurs années dans la restauration ou la vente au détail. Le premier est interprété comme un signe d'ambition, le second comme un manque d'initiative. On omet souvent de préciser que ces deux personnes ont pu travailler avec la même intensité, seul l'un investissant du temps dans sa future carrière, l'autre finançant sa présence actuelle. Le système éducatif n'a pas besoin de créer directement des inégalités de classe pour pouvoir les reproduire. Il suffit qu'il évalue différemment des conditions de départ en utilisant des critères de réussite apparemment neutres.

Le luxe de ne rien faire

La politique économique de la pauvreté devrait donc accorder plus d'attention à ce que l'on pourrait appeler la distribution de l'autonomie temporelle. La richesse ne permet pas seulement une consommation plus élevée. Elle permet de déléguer à d'autres des activités désagréables, chronophages ou répétitives. L'importation de nourriture, les services de nettoyage, le transport privé, les soins payants ou le logement à proximité du lieu de travail représentent diverses formes de conversion du capital économique en temps disponible.

Posséder de l'argent offre la possibilité de ne pas être constamment occupé par sa propre existence.

Cette inégalité possède aussi une dimension de genre importante. Étant donné que les soins non rémunérés et le travail domestique sont répartis de manière inégale, le coût temporel de la pauvreté pèse souvent de façon disproportionnée sur les femmes. Surtout dans les ménages monoparentaux, chaque défaillance de l'infrastructure publique peut déclencher une chaîne de responsabilités supplémentaires. Un bus en retard n'est pas seulement une gêne de transport si cela empêche de récupérer un enfant à la crèche ou de pouvoir se rendre au travail le lendemain. La liberté de disposer de son propre temps n'est donc pas une capacité individuelle abstraite. Elle est matériellement et institutionnellement conditionnée.

Si la politique de gauche envisage la décommodification des besoins fondamentaux, elle devrait aussi prendre en compte le temps. Un transport public accessible, des soins de santé, un logement ou une bureaucratie moins lourde ne sont pas seulement des services sociaux. Ils peuvent réduire la quantité de travail non rémunéré que la personne doit effectuer pour assurer sa vie quotidienne.

Le débat politique actuel revient souvent à la question de savoir si l'aide sociale motive suffisamment les pauvres à travailler. Il s'intéresse beaucoup moins à la quantité de travail déjà fournie par ces personnes sans rémunération. À cet égard, la pauvreté possède toutes les caractéristiques d'un emploi extrêmement défavorable. Elle n'a pas d'horaire fixe, ne donne pas droit à des congés, ne prévoit pas de majorations pour les heures supplémentaires, et ses obligations professionnelles augmentent avec la pénurie de ressources.

Et lorsque, après une longue journée de travail, dans le bus, à la mairie ou en cherchant les aliments les moins chers, la fatigue finit par arriver, il y aura toujours quelqu'un pour conseiller une meilleure gestion du temps.

Ce texte a été réalisé avec le soutien de la Fondation Rosa Luxemburg Stiftung, présente en République tchèque. Le contenu relève entièrement de la responsabilité de l'éditeur ; les positions exprimées dans le texte ne reflètent pas nécessairement celles de la fondation.